l'aviez r é a l i s é v o u s - m ê m e , mes v œ u x auraient é t é
e x a u c é s et j'aurais c o n s i d é r é votre s u c c è s c o mm e
m a p r o p r e gloire.
«
L e s m a l h e u r s incessants q u e s u b i t notre nation
navrent m o n c œ u r ; p u i s q u ' i l s ne p r o d u i s e n t sur
le v ô t r e aucune i m p r e s s i o n , q u ' i l s v o u s rappellent,
au m o i n s , les dangers i mm i n e n t s a u x q u e l s nos
é c h e c s exposent notre famille et nos tendres sujets
d o n t l'existence et l'avenir r e l è v e n t de votre c o n –
duite et de votre p o l i t i q u e .
«
M o n frère, connaissez-vous v o u s - m ê m e . S o y e z
juste et rachetez par des actes vertueux, l'affection
et le contentement des peuples. L a conscience est
i n v i o l a b l e , s u p é r i e u r e m ê m e à la force, s u p é r i e u r e
aux é n e r g i e s les p l u s i n d o m p t a b l e s de q u i q u e ce
soit, fût-il le plus g r a n d r o i , q u i tenterait de la
s u p p r i m e r .
«
M o n frère, n'ayez pas p e u r de m o i . S i v o u s
r é g n e z en juste, m o i , p o u r le salut et le b o n h e u r
de la n a t i o n que je c o n s i d è r e s a c r é e , je suis p r ê t
à me soumettre à v o u s et à v o u s servir.
«
H é l a s ! je sais d'avance que mes conseils
é c h o u e r o n t devant votre i n c o mm e n s u r a b l e a m b i –
t i o n et votre arbitraire é g o ï s m e ; ma i s je v o u s prie
de ne pas chasser de votre s o u v e n i r l ' a b n é g a t i o n
d ' u n de nos a n c ê t r e s , Salah-ed-din de b o n n e m é –
m o i r e , d o n t je m'estime h e u r e u x de p o s s é d e r cette
vertu.
«
M o n frère, p o u r l ' a m o u r de D i e u , n ' h u m i l i e z
pas et ne souillez pas le n o m de notre famille dans
l'histoire.
«
L e s soi-disant
fidèles q u i v o u s entourent et
v o u s flattent ne p o u r s u i v e n t r i e n m o i n s que votre
ruine et l a m i e n n e , la perte de notre famille e n t i è r e ,
de notre n a t i o n , de notre patrie.
«
M o n frère, sortez des t é n è b r e s q u i v o u s envi–
ronnent...
«
Je sais bien que mes exhortations ne sauront
vous é m o u v o i r et je crains qu'elles ne me devien–
nent fatales à m o i - m ê m e . N ' i m p o r t e . L e t r i b u t que
je d o i s à m a patrie me fait s u b o r d o n n e r les d a n –
gers a u x q u e l s je m'expose à m o n devoir.
«
P o u r le reste, je m ' e n rapporte à la justice
d i v i n e .
«
MOURAD. »
2 9
K i a n o u n E w e l
1 2 9 4 .
L E
C o m b a t i e l a b a n d e révolutionnaire " O r s g a n "
près de Zartanisse
R
,
le
2/
i5
Juillet
1904.
Le 3o juin, de courageux fédaïs, au nombre
de 5 i , venus de tous les points de l'Arménie et
réunis ensemble, attendaient les décisions défi–
nitives du Conseil militaire.
Tandis que les deux chefs révolutionnaires
Orsort et Torkom s'occupaient de numéroter et
de répartir leurs hommes, Ter Ghazar, le prêtre
de la compagnie, âgé de cinquante ans, prépa–
rait l'hostie avec une ardeur juvénile.
Une messe allait être célébrée le soir et les
fédaïs allaient communier.
A minuit, commença l'office divin. Nos bra–
ves fédaïs se réunirent à l'église pat petits grou–
pes et se rangèrent devant l'autel. Les drapeaux
de la compagnie étaient placés sur l'autel pour
être oints après la messe.
Le fédaï prêtre célébrant, représentait dans la
modeste église du village la dévotion person–
nifiée. Il régnait dans cette enceinte sacrée un
silence mystique. Après la messe, les drapeaux
furent oints avec de l'huile sacrée, les fédaïs
reçurent la communion et jurèrent sur les dra–
peaux.
C'était vers la pointe du jour; les deux chefs,
Orsort et Torkom, les deux médecins de la
compagnie, Sissak et Mardine, et quelques re–
présentants des Comités s'étaient réunis dans
un grand fenil où étaient déposés nos arme–
ments et nos effets. A 8 heures du matin, on
procéda à la distribution des fusils et des car–
touches.
Les fédaïs se divisèrent en deux groupes,
commandés par Orsort et par Torkom. Cha–
que groupe était composé de
14
fédaïs et
2
por–
teurs.
Le conseil militaire avait décidé que les grou–
pes devraient sortir du village à
9
heures du
soir. A
8
heures, tout était préparé et le fédaïs
attendaient l'ordre.
Malgré qu'il eut été défendu aux villageois de
rejoindre les fédaïs, ils étaient accourus en
grand nombre dans le lieu de réunion. Tout le
village était venu pour dire adieu aux fédaïs et
les encourager de ses voeux. D'innombrables
bouches sortaient ces vœux : « Bonne chance
et victoire, nos braves fédaïs.. . »
La nuit était épaisse. Le silence et le calme
de la nuit étaient rompus par le bruit que fai–
saient nos pas et nos armes. Nous avons passé
sur des chaînes de collines et nous sommes ar–
rivés dans une forêt. Sur notre chemin nous
n'avons été remarqués par personne. Nous
avons monté sur la fontaine de Zartanisse.
C'était vers la pointe du jour. Le chef ordonna
de monter i5o pas, après quoi nous voulions
nous reposer sans abandonner nos armes; nous
étions sur le territoire turc à une distance d'une
verste et demie de la frontière russe.
En ce moment, un accident bouleversa l'œu–
vre que nous avions si bien commencée. Voilà
comment après avoir bu de l'eau à la fontaine
deux de nos porteurs se couchèrent en met–
tant à côté d'eux leurs cartouches et leurs sacs
et s'endormirent. Quatre soldats grimpeurs
russes chargés de garder la frontière, venus là
pour boire, remarquèrent nos volontaires qui
dormaient. L'un de ces soldats prend le sac et
court au poste pour annoncer la chose. L'un
des porteurs se réveille et se rendant compte de
ce qui venait de se passer, en informe son cama–
rade. Les deux porteurs commettent l'impru–
dence de monter sur la colline où se trouvaient
tous leurs camarades. Les trois soldats russes
suivent les nôtres. L'un de nos gardiens .ayant
remarqué les soldats russes en informe les
chefs ; on décide de s'avancer plus loin dans le
territoire turc, pour éviter les attaques des sol–
dats russes.
Comme nous étions éloignés de la frontière
russe de 3 à
4
verstes, nous avons remarqué
des soldats grimpeurs russes au nombre de i5o
qui nous poursuivaient. Voyant que les Russes
faisaient feu sur nous, nous nous sommes di–
visés en deux groupes : Orsort occupa avec ses
hommes une position surGhala-Poghazi, quant
à Torkom, il divisa ses hommes en trois sec–
tions qui occupèrent des positions favorables
sur la colline Lirg, située à deux verstes et demie
de la frontière russe.
Les soldats russes faisaient feu sur nous. Nos
commandants nous avaient formellement dé–
fendu de répondre au feu ouvert par les soldats
russes. Nous leur criions continuellement que
nous n'avions rien avec eux, que notre affaire
était avec le gouvernement turc. Les russes ne
voulaient rien entendre de tout cela et ils cer–
naient les positions de Torkom.
Il nous a été révélé plus tard que le comman–
dant russe avait immédiatement envoyé des
hommes auprès des soldats turcs pour que ces
derniers se préparent à combattre les fédaïs. Il
était sept heures du matin, lorsque les soldats
turcs ouvrirent le feu sur la position du com–
mandant Orsort. Le chef ordonna à ses braves
de faire feu sur les soldats turcs. La fusillade
commença et nous fîmes retentir le chant révo–
lutionnaire : « Luttez camarades, luttez braves
fédaïs ».
Le drapeau s'éleva et de nos positions on
entonna le même chant de combat. La lutte
devenait de plus en plus enragée et les soldats
turcs battaient en retraite en laissant derrière
eux des dizaines de victimes. Et tandis que
nous combattions avec succès les Turcs, les
soldats russes, devenus de plus en plus nom–
breux, se rapprochaient de nos positions.
Après le déjeuner, le chef Torkom, voyant
que la troupe nombreuse des cosaques les cer–
nait, envoya Anouchavan, chef de dix hom–
mes, pour dire au commandant qu'ils n'avaient
pas l'intention de lutter avec eux, qu'ils étaient
en dehors du territoire russe, qu'ils allaient
combattre les Turcs et que, par conséquent,
ils lui demandaient de faire retirer sa troupe.
Anouchavan ne revint plus. Pendant quinze
minutes on attendit notre envoyé puisque la
fusillade avait cessé, mais au bout d'une demi-
heure elle recommença plus fort. Nous avons
su plus tard que c'était sur l'ordre de Pigoff,
commandant des soldats grimpeurs de cette
région, arrivé pendant ce temps d'Olti, que la
fusillade avait recommencé. Notre chef envoya
un second délégué, nommé Kalantarian (Léon),
pour faire les mêmes déclarations. Notre délé–
gué arrivé là, fut entouré et écouté pendant
une demi-heure par les officiers, après quoi il
fut conduit au poste et emprisonné.' Dixmi–
nutes après, au son du clairon martial, les co–
saques et les soldats, gardant la frontière,
firent feu sur nous aux cris de : « Hourra! »
Nos positions étaient favarobles et, pendant
cette fusillade, un seul des nôtres fut blessé au
bras. Nous n'avons pas répondu.
D'un autre côté, une troupe compacte de sol–
dats turcs montait à travers le vallon sur la
colline voisine. Notre chef commanda aux
fédaïs d'ouvrir le feu sur les Turcs, et il lança
lui-même une bombe sur eux. En laissant
derrière eux cinq victimes, les Turcs battirent
en retraite, mais peu de temps après, encoura–
gés par les Russes et se réunissant à eux, ils
s'avancèrent ensemble pour exterminer les Ar–
méniens: « La croix et le croissant s'enlacè–
rent ».
(
A suivre.)
L'abondance des matières nous oblige à
supprimer les nouvelles d'Orient.
Le Secrétaire-Gérant
:
J
E A N
L
O N G U E T .
/?
ySEMTION°"UV^\
L'
Emancipatrice
(
Imprimerie),
Rue de Pondichéry, 3, Paris.
Ed. GAUTHIER,
Ad.-délégué.
(
Syndiqués
en Commandite
généralisée.)
Fonds A.R.A.M