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Aussi voit-on partout en Turquie les infirmes, les
aliénés, les idiots être l'objet d'une sollicitude, je pour–
rais ajouter d'une vénération constante et générale.
Ce mauvais sentiment qu'on appelle le respect hu–
main n'existe pas chez l'osmanli; il agit constamment
comme s'il était sous la vue de Dieu, sans se préoc–
cuper du regard des hommes. C'est vainement aussi
que vous chercheriez en Turquie la trace de ces autres
préjugés si communs dans nos sociétés modernes plus
voisines de la corruption. Jamais, par exemple, le châ–
timent ne survit à l'expiation ; l'action, quelle qu'elle
soit, ne s'arrête jamais en deçà ou au delà de son au–
teur. Le fils du supplicié ne rougit pas de son père;
loin de là, il fera graver sur sa tombe la figure de l'in–
strument qui lui a donné la mort. On rencontre sou–
vent dans le grand champ des morts, à Péra, et dans
les cimetières turcs de Stamboul et de Scutari, de ces
tombeaux où sont représentés ici un homme pendu, là
un homme à genoux, la tête tranchée, le sang jaillis–
sant au loin, avec une inscription commémorative de
la date et de la cause de
l'accident :
coutume bizarre
qui tient à deux causes, l'une dont il ne reste heureu–
sement plus de traces, l'autre qui dure encore, bien
qu'elle ait perdu de sa force : je veux dire le despo–
tisme aveugle de l'ancien ordre de choses, dont les
arrêts frappaient, le plus souvent, au hasard, et le
kismetj,
c'est-à-dire cette croyance vague à la prédes–
tination qui se trouve encore aujourd'hui chez la plu–
part des Osmanlis.
Tel est l'esprit général de l'islamisme. Maintenant
l'objection, qui a été formulée en tête de cette Lettre,
semblerait devoir tomber d'elle-même. Comment une
doctrine qui aboutit, en religion, à un spiritualisme
qui n'est autre que le principe chrétien lui-même,
moins le dogme et moins l'Eglise, en politique à l'éga–
lité républicaine, en morale à la pratique des vertus
Fonds A.R.A.M