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grossiers des hommes, parmi eux, un certain respect
de leur dignité, dont ils s'écartent rarement. Si l'isla–
misme pouvait se débarrasser du fatalisme, de l'into–
lérance et de la polygamie, l'empire ottoman aurait
quelques chances de salut; mais on doit craindre qu'il
ne périsse avant de se réformer (1). »
Plus tard, en terminant ce volume, j'examinerai la
valeur de ce dernier grief, beaucoup plus spécieux que
solide, et que son auteur n'a formulé, sans doute, d'une
manière si péremptoire, que faute d'avoir fait un assez
long séjour en Turquie. Je ne veux, pour le moment,
que montrer à quel point ce respect de la dignité hu–
maine que M. Blanqui attribue, avec raison, au prin-,
cipe religieux, est entré profondément dans les moeurs
et les habitudes turques. Le pauvre, môme en rece–
vant l'aumône,'se considère comme l'égal de celui qui
la lui fait. Ce n'est pas orgueil comme chez le men–
diant espagnol répondant à l'hidalgo qui lui reprochait
sa fainéantise : « Seigneur, je demande l'aumône, je
ne demande pas de conseil, » c'est obéissance à la loi
religieuse, à l'islam : car
islam^
veut dire
résignat
à Bien.
Tous deux donc, le mendiant et le riche,
accomplissent la loi : celui-là en supportant sa destinée,
celui-ci en secourant son frère. Que si le dernier passe
outre, ce qui est rare, le pauvre s'étonne, mais il ne
murmure pas. Qu'a donc celui-là? pense-t-il; si Dieu
l'avait voulu, je serais le riche et lui le mendiant. 11
n'y a donc pas plus à se glorifier de la bonne fortune
qu'à être humilié de la mauvaise, car les biens et les
maux viennent également de Dieu. La pauvreté, les
imperfections ou les difformités physiques n'engen–
drent jamais ni la honte de soi, ni le mépris d'autrui.
(1)
Blanqui,
Voyage en Bulgarie.
Fonds A.R.A.M