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Le Procès de Tehlirian
un assassin véritablement coupable serait déjà ressenti comme un acte de
cruauté coupable; combien plus graves alors se révèlent de tels arguments
lorsqu'ils affectent des centaines de milliers de vieillards, de femmes et
d'enfants innocents! Et c'étaient là les fils, les mères et les pères de ce même
peuple arménien dont Enver Pacha (') avait déclaré, peu de mois auparavant,
que ses soldats se distinguaient hautement sur les théâtres d'opération, van–
tant avec admiration leur bravoure et leur loyauté au sein de l'armée turque.
Néanmoins, on chercha, sitôt cet acquittement, à excuser l'injustice commise
en prétendant que le bannissement du peuple arménien n'avait été qu'une
mesure de «nécessité militaire» dont l'exécution n'engageait plus la responsa–
bilité des organismes dirigeants. A-t-on donc oublié que l'Asie Mineure est
une contrée bien plus vaste que le Reich allemand? D'autre part, comment
justifiera-t-on l'émigration des habitants arméniens des vilayets d'Anatolie
occidentale: ils y étaient si peu nombreux qu'ils ne pouvaient constituer un
danger et s'adonnaient à leur labeur, pacifiques et irréprochables, à des cen–
taines de milles des théâtres d'opération? L'ambassadeur américain Morgen-
thau ne s'était-il pas offert, en outre, à transférer en Amérique le peuple
expulsé de Turquie? Le seul fait que le gouvernement turc ait repoussé cette
offre ne suffit-il pas à prouver que les «impérieuses mesures militaires»
n'étaient que prétexte, et l'établissement d'une «colonie dans le désert» que
façon de parler destinée à pallier le crime le plus sanglant de ce siècle, puisqu'il
ne visait qu'à l'anéantissement total d'une race laborieuse?
Personne ne rendra responsable de ce crime la religion de l'Islam, et c'est
une erreur d'affirmer que les amis de l'Arménie auraient commis cette erreur.
A côté de la doctrine du Christ, de Bouddha, de Lao-Tseu, existe celle de
Mahomet, qui ne joua effectivement un rôle dans ces événements que parce
qu'on abusa des principes religieux islamiques. En est-il allé autrement de la
doctrine du Christ, et les États de l'Europe ne firent-ils pas de ses paroles un
usage aussi abusif lorsqu'ils s'en prévalurent pour entreprendre les guerres les
plus perfides et les plus féroces contre les peuples sans défense de leurs colo–
nies? Cependant, bien que le problème fût en dernière analyse un problème
éthique et non pas politique, ce ne fut pas sur deux religions que la cour de jus–
tice porta un jugement, mais sur deux autres puissances qui, depuis les épo–
ques les plus reculées de la terre, forment l'une et l'autre un funeste contraste :
la force et le droit, le crime et le sentiment d'humanité. C'est un spectacle exal–
tant et libérateur de constater comment, en dépit du meurtre commis par un
isolé et de la contradiction qu'il y a à le déclarer coupable, le jugement contri–
bua à la victoire. Cet acquittement signifiait, en effet, une condamnation
totale et définitive de cette politique qui s'arrogeait le droit de traiter un peu–
ple entier comme du bétail de boucherie, voire de simples pierres dépourvues
(
i) Voir à ce sujet la déclaration intégrale d'Enver Pacha dans «Osmanischer Lloyd» du 26
janvier 1915, organe quasi officiel de l'ambassade allemande à Constantinople.
Fonds A.R.A.M