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ELISÉE VARTABED.
[
les ennemis] étaient saisis d'un grand effroi, et
chacun racontait à son voisin des visions nouvelles
et merveilleuses. Les étoiles brillaient dans le ciel
avec plus d'éclat et de lumière qu'à l'ordinaire,
et tous les enfants du pays s'armaient de courage
comme des guerriers.
Plusieurs jours après, le général en chef des
Aghouank
(
i)
arriva avec le saint évéque de la
province et, animant ses soldats, i l leur disait :
«
L'armée perse qui est dans le pays des Huns est
de retour; elle est venue et elle est entrée dans
notre province avec beaucoup de cavalerie de la
Porte. En outre, ayant amené avec eux trois cents
docteurs mages, ils ont semé la division dans le
pays et ont attiré à eux un grand nombre de gens.
Ils voulaient s'emparer de l'Église, et par ordre du
roi, ils disaient pour les effrayer : » Si vous ac–
ceptez spontanément la religion, vous obtiendrez
de lui des dons et des honneurs, et la cour vous
exemptera de tributs. Mais si vous ne la recevez
pas volontiers, nous avons l'autorisation de dresser
des
adrouschan
dans les villes et dans les cam–
pagnes , d'y allumer le feu de Vram
(2),
et d'y
établir des mages et des chefs des mages, comme
juges de tout votre pays. Si quelque téméraiiie
s
'
oppose à tout ceci, i l sera condamné à mort et
sa femme et ses enfants deviendront esclaves de
la cour royale^ »
En apprenant cette triste nouvelle, l'armée ar–
ménienne ne perdit pas courage. On rassembla de
nouveau tous les gens du pays à propos de ces
messagers de fâcheuses nouvelles qui étaient arri–
vés. D'un commun accord, on leur donna des
paroles d'encouragement en les congédiant, afin
d'essayer de les abuser et d'empêcher leurs per–
fides projets, en usant d'artifice, afin qu'ils ne se
saisissent point des membres de leur saint clergé.
S'étant ensuite réunis en conseil, ils cherchèrent
à conjurer les événements par la force de Dieu.
Dans le même temps, ils envoyèrent dans le
pays desOccidentauxun desgrands satrapes, Adora,
de
la
maison des Kénouni
(3),
pour donner avis
(1)
Les mages aidés par Sehokht (Laz. de Ph.,
c.
30)
faisaient de grands efforts pour convertir
à
la loi de Zo-
roastre les Aghouank, dont le roi Vatché avait em–
brassé par force les principes.
(2)
Le feu
Behram
que les Arméniens appellent
Vram,
fat établi en Arménie dans chaque province, comme cela
est ordonné par la loi
(
Vieux Bavant,
fol. 278
recto,
cité par Anquelil-Duperron,
Zend-avesta,t.
II,
p.
531,
note 2). C'était le résultat de nulle et unfeux,
pris
de
quinze espèces de feux différents (Anq. Duperr.,
op. cit.,
t. II* p. 22). Les cendres du feu
Behram,
réunies
à
celles du feu
Adéran
étaient, après un certain temps, ré–
pandues dans les champs et sur les terres labourées.
(3)
Adom était accompagné d'Hémaïak frère de Vartan,
1
de toutes les perfides résolutions du roi d'Orient,
et aussi pour déclarer que dans leur ferme réso–
lution, ils avaient, par leurs actes, foulé aux pieds
l'ordre odieux du roi et mis à mort un grand
nombre de mages. Ils imploraient aussi leursecours
efficace et promettaient de se soumettre à eux
s'ils le désiraient. Voici la copie de la lettre qu'ils
écrivirent à l'empereur Théodose
(1) :
«
Joseph évéque, avec un grand nombre de ses
évéques et avec toutes les troupes arméniennes;
Vasag marzban et Nerschapouh Remposian, avec
les généraux et tous les grands satrapes, à l'illustre
empereur Théodose, nous réitérons notre salut
à toi et à toutes tes troupes! C'est par ta bonté
magnanime que tu domines sur la mer et sur
la terre, et i l n'y a personne au monde qui s'op–
pose à ton invincible puissance. Nous possédons
des témoignages irréfragables que tes valeureux
ancêtres, maîtres de l'Europe, s'avancèrent, puis
s'emparèrent des régions asiatiques depuis les
frontières des Seres jusqu'aux contrées de Gade-
ron
(2),
et i l ne s'est trouvé aucun rebelle qui se
soit soustrait à leur domination.
«
Ils se plaisaient à désigner l'Arménie comme
une possession chère et délicieuse, parmi celles
de leur immense empire. C'est pourquoi, en souve–
nir de cette ancienne affection, notre roi Tiridate,
dès son enfance, et afin d'échapper à ses oncles
cruels et parricides, fut élevé sur la terre desGrecs ;
puis, reconnu roi par vous, i l reconquit l'héritage
paternel. I l reçut en même temps la foi du Christ
par l'intermédiaire du saint archevêque de Rome,
qui avait illuminé les contrées ténébreuses du
Nord. Maintenant les fils égarés de l'Orient veulent
nous enlever notre foi ; mais nous, pleins de con–
fiance dans ta vaillance et ta générosité, nous
avons déjà résisté à leurs ordres et nous sommes
encore disposés à le faire. Nous préférons mourir
en servant Dieu, plutôt que de vivre en aposta-
siant. Si tu veux nousprotéger, nous obtiendrons
une double vie et nous éviterons la mort. Pour*
tant situ tardes encore, la violence de cet incendie
se communiquera peut-être à beaucoup d'autres
provinces. »
Lorsque cette lettre suppliante du pays d'Ar-
d'un autre Vartan de la race des Amadouni et de Mé-
roujan de la race des Ardzrouni.
(1)
Saint-Martin, dans les notes de l'édition de
YHist.
du Bas-Empire
de Leheau (t. VI, p. 287, note 4)', fait
observer que Théodose le Jeune mourut le 28 juillet
450,
ce qui placerait la révolte des Arméniens à l'année
449.
*
(2)
Cadix ou Gadès, que les Grecs nommaient Tâ-
Setpoc.
v
Fonds A.R.A.M