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E L I S É E V A R T A B E D .
dans le grand bourg qui est appelé Ankgh ( i ) . Ils
y campèrent, s'y retranchèrent, et, en se réunis–
sant, ils formèrent une foule considérable.
Vingt-cinq jours après, i l arriva que le chef des
mages, accompagné de beaucoup d'autres mages,
alla un dimanche pour enfoncer avec violence les
portes de l'église; et i l voulait exécuter ce projet.
MaislesaintprétreLéonce (Ghévont), d'accord avec
ses
conseillers et beaucoup démembres du clergé,
se trouva présent à ce moment, et l'en empêcha.
Bien qu'il ne fût pas entièrement au courant de
ce que pensaient tous les satrapes, ni de la force
du chef des mages, cependant i l ne voulut point
attendre tous les évéques, ni laisser accomplir les
ordres de l'injuste souverain. Alors une grande
fbule repoussa les soldats et les mages. On S'arma
de pierres pour casser la tête des mages et du chef
des mages, et après qu'on les eut forcés à rentrer
dans leurs propres résidences, en exaltant le culte
de l'Église, ils accomplirent sans interruption les
cérémonies sacrées jusqu'au dimanche suivant.
Après cette imposante manifestation, i l arriva
de toutes les parties de l'Arménie une multitude
d'hommes et de femmes. C'est alors qu'on put voir
leur grand désespoir et leurs tribulations.
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y en
avait qui versaient des larmes amères, d'autres
poussaient de grands cris qui montaient jusqu'au
ciel ; d'autres, devenus furieux, saisissaient leurs
armes et préféraient la mort à la vie. Quelques-
uns des membres du saint clergé, prenant entre
leurs mains l'Évangile, priaient Dieu et l'invo-
quaient; d'autres souhaitaient que la terre s'en–
trouvrit pour leur servir de sépulture. Aussi ils
inspiraient une grande crainte au chef des mages
qui suppliait ses confidents de le délivrer de la
mort et de le faire arriver en sûreté à la cour
du r o i .
En ce qui concernait le projet pour lequel i l
était venu, i l leur disait : « Laissez-moi écrire au
grand r o i , pour qu'il sache ce qui arrive, pour
qu'il révoque l'exécution de ses projets; puisque,
quand même les dieux nous viendraient en aide,
i l serait impossible d'établir en Arménie la reli–
gion des mages, comme j ' en ai déjà eu la preuve
par l'union du saint clergé. En effet, si les mages
étaient les soldats du pays, ils n'en pourraient
sauver aucun du massacre, ni les étrangers, ni les
frères, ni les enfants, ni tous leurs voisins, ni eux-
(1)
Ce bourg était situé dans un canton montagneux I
de la province de la Quatrième-Arménie. Procope
(
Bell,
pers.y
1.
I I , c.
25)
nomme cette localité
'
AYY ^
V
et la place
à 120
stades de ïevin, Aoû&o;, capitale de l'Arménie.
Cf. Saint-Martin,
H. du B.-E.
de Lebeau, t. VI ,
p.
281,
note
2 .
mêmes. Des hommes qui méprisent les chaînes ;
-
qui ne s'effrayent point des tourments, qui ne se
soucient pas de leurs biens, et ce qui est le pire
de tous les maux, qui préfèrent la mort à la vie,
que.pourrait-on leur opposer?
«
J'avais déjà entendu dire à nos pères qu'au
temps du roi des rois, Sapor (Schapouh), lorsque
leur culte commença à se propager, à s'étendre,
à remplir tout le pays des Perses et à pénétrer an
delà de l'Orient, ceux qui étaient les docteurs de
notre loi, exhortèrent le roi à ne jamais repousser
du pays la religion des mages, et i l ordonna avec
sévérité qu'on abolit le christianisme. Cependant,
plus i l voulut défendre [l'exercice de cette reli–
g i on ] , plus elle se propagea; elle grandit-et pé–
nétra jusque dans le pays des Kouschans, et de là
dans les parties méridionales et jusqu'aux Indes.
«
Dans le pays des Perses, ils étaient si coura–
geux et si hardis qu'ils construisirent, dans toutes
les villes du pays, des églises qui surpassaient en
splendeur les résidences royales. Ils bâtissaient
aussi des chapelles des martyrs ; ils les embellirent
avec les mêmes ornements que les églises et ils
élevèrent des monastères dans des endroits habités
et dans des lieux déserts. Sans qu'aucun secours
leur arrivât ouvertement, ils se multipliaient pro–
digieusement et ils s'enrichissaient de tous les
biens terrestres. Nous ne connaissions pas la cause
de telles richesses, mais nous savions seulement
que tout le monde accourait à leurs enseignements.
«
Bien que le roi se saisît cruellement [de ces
hommes], en les faisant arrêter pour les torturer
et les faire mourir, cependant, plus i l s'irritait et
plus i l se surexcitait, moins i l put en diminuer le
nombre. En outre, bien qu'on eût fermé et scellé
les portes des églises dans tout le pays, ils con–
vertirent en églises leurs maisons, et, dans chaque
localité, ils accomplissaient leurs cérémonies ; ils
se considéraient eux-mêmes comme autant d'au–
tels de martyrs, et ils estimaient plus la construc–
tion d'un temple humain que celle des églises de
pierre. Les épées des meurtriers s'émoussèrent,
mais leur constance ne faiblit pas ; les ravisseurs
de leurs biens se fatiguèrent et le butin s'accrut
et s'augmenta chaque jour. Le roi était furieux et
les ministres de sa fureur étaient très-irrités. Eux
au contraire, toujours prêts et satisfaits, suppor–
taient toutes les angoisses des tourments et [ac–
ceptaient] avec résignation la dévastation de leurs
biens.
«
Le r o i , voyant qu'ils couraient à la mort sans
se plaindre, et comme de saintes brebis pour
lécher le sel céleste, fit suspendre leurs tourments
et cesser leurs afflictions. I l ordonna aux mages
Fonds A.R.A.M