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ELISÉE VARTABED.
pas tués*sans être immolés, et ceci s'appliquait aussi
bien aux agneaux qu'aux chèvres, aux bœufs, aux
poules et aux porcs; qu'on ne fît pas de pâte avec
de la farine sans employer le
phantam
(
i) ; que
le fumier et les fientes ne servissent point d'ali–
ment au feu. Ils [exigèrent] que les mains fussent
lavées avec de l'urine de vache
(2)
;
qu'on ne tuât
point les castors, les renards et les lièvres ; qu'on
se débarrassât des serpents, lézards, grenouilles,
fourmis et de toute espèce de vermine et qu'on les
apportât sans tarder, rassemblés et comptés sui–
vant la mesure royale (3). [Ils exigèrent] enfin
que tout ce qui concerne le service des fêtes -,
et ce qui est relatif aux victimes et aux immola–
tions se fit suivant les rites et à des époques fixes
et conformément à la mesure déterminée pour la
cendre
(4);
«
que tout ce que nous exigeons,
(1)
Le
phantam
est la transcription du mot
Penom
ou
Padom,
en zend
Péété-dané,
«
mis dessus ». Dans
la religion des anciens Perses, il était défendu de prier,
de manger, sans avoir mis le
Padom
sur le nez. (Anque–
til-Duperron,
Zend-Avesta,
t. II, p. 530.)— Cf. aussi
Strabon,XV, 3, § 14.
(2)
Les rites du magisme prescrivaient de se laver les
mains avec de l'urine de bœuf, parce que l'eau eût été
souillée par la malpropreté des rnains. (Anquetil-Duper-
ron,
op. cit., t.
II, p. 2, § 3, et p. 540.) Les Perses pre–
naient grand soin de ne jamais souiller ni la terre, ni •
l'eau, ni le feu, ni Pair, aussi le roi de Perse fait ce re–
proche aux chrétiens : « Vous tuez le feu, vous souillez
l'eau, et vous corrompez la terre en y ensevelissant les
morts. » Le catholicos Jean IV Odznetzi qui occupa le
siège patriarcal d'Arménie de l'an 718 à l'an 729, s'exprime !
ainsi dans son Homélie contre les Pauliciens : « Les
Perses divinisèrent le feu, l'eau et la terre, au point de
préférer abandonner leurs morts en pâture aux bêtes
fauves et aux oiseaux, plutôt que de les enterrer et de
souiller cette terre qu'ils adoraient dans leur ignorance. »
(
Cf. Jean Odznetzi,
arm. lat.,
Venise, 1834, p. 82.)
Èznig
(
Réfutation des sectes,
liv. II) a longuement
disserté sur le mazdéisme, et les renseignements qu'il
fournit sont très-curieux, puisque, jusqu'à la découverte
des livres sacrés des Parsis par Anquetil-Duperron, ils
ont été la seule source d'informations que l'on avait
sur le culte du magisme. On sait qu'il existe encore
quelques Parsis dans l'Inde et dans la Transcaucasie,
notamment à Bakou.
(3)
Cf. plus haut, p. 191 et la note 1.
(4)
Afin de s'assurer si les Arméniens avaient scrupu–
leusement accompli les ordres du roi, les mages avaient
fixé une mesure de cendre que chaque famille devait
produire par an. C'était un crime si la mesure n'était pas
remplie. Cet usage existait aussi en Perse. Anquetil-
Duperron
(
Zend-Avesta,
t. II, p. 531) rapporte que
chaque ville ou bourg devait avoir un feu
A déran
(
chef
des feux). Lorsque le feu de cuisine a servi trois fois,
les Parsis le portent au feu
Adéran.
Ils doivent y porter
les autres feux de leurs maisons au bout de sept jours.
Le feu
Adéran
est porté tous les ans au feu
Béhram,
qui est entretenu dans chaque province. Puis, au bout
d'un certain temps on oorte les cendres de ces feux dans
[
disaient-ils], soit exécuté de suite au commence–
ment de l'année et qu'ensuite on dispose tout le
reste, »
Alors les mages et les chefs des mages, munis
de cet édit, voyageaient nuit et jour pour arriver
en Arménie ; et, dans leur allégresse, ils ne se plai–
gnaient point de la longueur du voyage
(1).
CHAPITRE TROISIÈME.
D E
L ' U N I O N O U S A I N T C L E E G É .
Bien que nous
soyons
incapable de racontèi
toutes les misères que souffrirent les troupes armé–
niennes durant [lamarche] du détachement, cepen–
dant nous ne voulons pas nous taire et dissimu–
ler les amertumes de cette tribulation. Nous en
rapporterons même quelques-unes, pour nousunir
à ceux qui versaient d'abondantes larmes sur
nous et pour que, toi aussi, en les écoutant, tu
pleures sur les infortunes de notre nation.
En effet, dans l'immense armée des Perses, tous
ceux qui croyaient au saint Évangile du Christ,
ayant appris l'apostasie odieuse des Arméniens,
I s'affligèrent beaucoup intérieurement, et ils se
prosternèrent le visage [contre terre]. Beaucoup
d'entre eux, plongés dans une tristesse profonde,
l'esprit abattu, et avec d'abondantes larmes,
adressèrent des reproches aux satrapes et blâ–
mèrent l'assemblée du clergé. Ils les raillaient et
disaient* : « Que ferez-vous de la sainte Bible ? où
porterez-vousles ornements del'autel du Seigneur?
peut-être oublierez-vous les bénédictions spiri–
tuelles, ou passerez-vous sous silence les paroles
des Prophètes? avez-vous fermé vos yeux pour
ne pas les voir et bouché vos oreilles pour ne pas
les entendre? mais n'avez-vous pas retenu ces pa–
roles dans votre esprit? Que ferez-vous du pré–
cepte du Seigneur : « Celui qui me reniera de–
vant les hommes, je le renierai aussi devant mon
Père qui est dans le ciel, et devant les -saints
anges. »
«
Vous étiez les docteurs de la prédication évan-
gélique ; vous allez devenir les disciples de men–
songes trompeurs. Vous étiez les maîtres de la
vérité, vous allez enseigner les erreurs des mages.
Vous étiez les vulgarisateurs de la force créatrice,
maintenant vousattribuez cette force aux éléments.
Vous étiez les adversaires du mensonge, mainte-
les champs et les
terres
labourées, pour être utilisées
comme engrais.
(1)
Lazare de Pharbe a rapporté, dans son Histoire,
plusieurs des événements racontés dans ce chapitre par
Elisée; nous y renvoyons le lecteur. — Cf. ch. 19 et
suiv.
Fonds A.R.A.M