HISTOIRE D'ARMÉNIE.
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troublée par tes ennemis. » Quand tous eurent
fait intérieurement cette promesse à Dieu, qu'ils
garderaient fidèlement leurs premières résolutions,
ils envoyèrent comme leur interprète au roi celui-
là même qui les avait protégés, comme s'ils
étaient décidés à partager son impiété (i).
Le roi, en entendant cela, transporté de joie »
crut que les divinités lui étaient venues en aide
pour changer et modifier les fermes résolutions
des serviteurs de Dieu. On offrit alors un tribut
d'adoration au Soleil, en l'honorant par des vic–
times et par toutes les cérémonies du magisme.
Cependant l'insensé ne pouvait comprendre que
la splendide lumière du Soleil de Justice dissipe–
rait et renverserait ses projets ténébreux et qu'il
anéantirait ses désirs pervers. Aveuglé par ce qu'on
lui avait dit, il ne soupçonna point l'habile ruse
avec laquelle on l'abusait. I l prodiguait à profu–
sion en leur faveur des présents et des terres, et
il leur rendit de nouveau tous leurs honneurs et
tous leurs domaines, en les élevant en rang et en
gloire dans toute l'étendue de son empire. A
chacun d'eux, il donnait, aux dépens du trésor,
des villages et des bourgs; il les appelait ses amis
bien-aimés, et, dans l'orgueil insensé de son obs–
tination , il croyait qu'on avait échangé la vérité
pour le mensonge.
Après cela, il rassembla une cavalerie nom–
breuse et il envoya non point quelques mages,
mais plus de sept cents docteurs (vartabed) ayant
à leur tétc un grand prince, chef des mages
(2).
En s'humiliant et en conjurant, il recommandait
que jusqu'à son retour de la campagne suivie de la
paix (3), on eût à exécuter toute chose suivant sa
volonté. On les accompagna de nouveau pendant
la longueur du trajet, en leur prodiguant des fa–
veurs et des honneurs jusqu'en Arménie. Ensuite
le roi fit savoir ces heureuses nouvelles à beau–
coup de temples du feu ; il écrivait et il rendait
compte aux mages et aux chefs des mages, ainsi
qu'à tous les grands des diverses provinces, com–
ment, avec l'aide des dieux, la puissance de ses
armes avait triomphé.
Ces hommes perfides, sortant alors de leurs
ténébreuses retraites, voulaient accomplir sans
(1)
Cf. Lazare de Pharbe, c. 27, 28.
(2)
Iezdedjerd, qui ne se fiait point tout à fait aux pro–
messes des satrapes arméniens, garda auprès de lui leurs
fils comme otages. Les deux fils de Yasag, Babik et
Amir Nersèh (lis. Adernersèh), étaient de ce nombre. —
Cf. Lazare de Pharbe, c. 28.
(3)
Les Huns orientaux ou Hephthalites venaient de
faire une irruption sur le territoire perse et avaient pé–
nétré jusque dans le Khorassan.
retard l'ordre qu'on leur avait donné. Us firent
savoir aux pays éloignés qu'on viendrait dans
les contrées orientales. Avant d'arriver en Armé–
nie, ils tirèrent les baguettes [magiques] et con–
sultèrent le sort afin de savoir quel serait le pays
que chacun d'eux devrait enseigner. En effet
l'ordre royal était général ; c'était le même pour
le pays d'Arménie, comme pour les pays des Ibères,
des Aghouank, des Lephm, des Aghdznik, des
Gortouk, des Dzotet des Tasan
(1)
et pour tous
les pays quelconques qui professaient en secret le
christianisme dans l'empire de Perse (a). Ils se
hâtèrent avec un zèle insatiable de s'emparer des
richesses de toutes les saintes églises, et, semblables
à des démons, tous ensemble déployaient une
fureur implacable. Ils rassemblaient beaucoup de
soldats, et le perfide Satan, comme leur chef, se
mêlait à eux, les exhortant toujours et les exci–
tant à se hâter.
Ayant fixé l'époque du sixième mois, ils exi–
gèrent, en vertu de l'ordre royal, que d'un
navas-
sart
à l'autre, dans tous les lieux soumis à la puis–
sance du grand roi, toutes les cérémonies de
l'Eglise fussent abolies, qu'on fermât les portes des
temples sacrés et qu'on y mit les scellés, que, par
écrit et par inventaire, on donnât au fisc les or–
nements sacrés, que les chants des psaumes ne
fussent plus entendus, qu'on ne récitât plus les
livres des prophètes véridiques, que les prêtres
cessassent d'enseigner le peuple dans leurs de–
meures, que les hommes et les femmes voués au
Christ, qui habitent chacun des monastères, chan–
geassent leurs vêtements pour s'habiller comme
les séculiers. [Ils exigèrent] aussi en outre que les
femmes des satrapes reçussent l'enseignement de
la doctrine des mages, que les fils et les filles des
nobles et du peuple fussent instruits publique–
ment par les mages, qu'on abolît et qu'on sup–
primât l'institution du saint mariage qu'ils avaient
reçue de leurs ancêtres, suivant les commande–
ments du christianisme , qu'au lieu d'une femme
on en eût plusieurs, afin que la nation arménienne
s'augmentât, que les filles s'unissent avec leurs
pères, les sœurs avec leurs frères, les mères avec
leurs fils et les petites-filles avec leurs aïeux, que
les animaux qui servent à la nourriture ne fussent
(1)
Tarsan
selon un autre msc. — Il est probable que
ce nom est altéré et qu'il s'agit d'une petite tribu connue
sous la dénomination de Tzannet, qui habitait avec
quelques autres dans la contrée montagneuse comprise
entre lamer Noire, l'empire romain et l'Arménie.
(2)
Parmi les otages que Iezdedjerd garda en Perse,
on comptait Vazden, roi d'Ibérie, Aschouscha, ptieschkh
des Koukark, et Vatché, roi des Aghouank.
Fonds A.R.A.M