H I S T O I R E D ' A R M É N I E .
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situation du pays d'Arménie ; i l répétait trois et
même quatre fois la même question, faisait l u i -
même l'inspection des troupes, et avant de les
envoyer au combat, et pour fêter leur arrivée,
on leur prodiguait des renierciments. Le r o i , en
présence de ses ministres, de tous les grands,
leur adressait des éloges, leur rappelait les hauts
faits des ancêtres et leur racontait les actes de
bravoure de chacun d'eux.
Cependant, ce jour-là, on ne fit aucune céré–
monie de ce genre ; mais, comme un mauvais dé –
mon , le roi ne cessait de soulever une infernale
tempête, puisque cela ressemblait tout à fait à
une bourrasque furieuse. Ce n'était pas seulement
dans un seul endroit que le roi exhalait sa colère,
i l faisait trembler également tout son empire, pous–
sant des hurlements de dragon, comme s'il vou–
lait renverser du même coup les montagnes, les
abîmes et les vallées, pour détruire en un instant
la tranquille étendue des plaines.
Plein de fureur, i l s'écria : « J e jure par le So–
l e i l , dieu suprême, qui éclaire l'univers de ses
rayons, et qui par sa chaleur réchauffe toutes les
créatures, que si demain matin, au spectacle
merveilleux du lever du soleil, vous ne vous age–
nouillez pas tous avec moi en le proclamant Dieu,
je ne vous épargnerai aucune des plus atroces tor–
tures , jusqu'à ce que vous accomplissiez les ordres
de ma volonté. »
Cependant les croyants, étant confirmés dans le
Christ, n'étaient n i refroidis par les glaces de
l'hiver, ni réchauffés par les ardeurs de l'air ; ils
ne craignaient point les terribles menaces, ni les
tourments dont on les effrayait; mais, regardant
en haut, ils voyaient la force du Christ qui venait
à leur secours. C'est pourquoi, avec un visage
souriant et avec des paroles modestes, ils se pré–
sentèrent au r o i .
Us l u i dirent : « Nous te supplions, 6 roi vail–
lant, de prêter l'oreille à nos paroles et d'entendre
favorablement ce que nous allons te dire. Nous
venons te rappeler les temps du roi Sapor (Scha-
pouh), le père de ton aïeul Iezdedjerd (Àzguerd)
à qui Dieu donna en héritage la terre d'Arménie,
avec la même religion que nous professons au–
jourd'hui. Nos pères et les ancêtres de nos pères
l u i furent soumis pendant les durs labeurs de la
servitude ; ils exécutèrent avec amour tous ses
commandements et reçurent à diverses reprises
des présents de sa main. Depuis cette époque jus–
qu'au moment de ton gouvernement paternel,
nous avons gardé la même fidélité, encore plus à
toi qu'à tes prédécesseurs. »
En disant cela, ils lui rappelèrent toutes les
actions d'éclat qui avaient été faites en plus
grand nombre que sous ses prédécesseurs, dans
l'ordre militaire; quant aux taxes, aux tributs et
aux redevances du pays, le produit versé au
trésor était bien plus considérable que sous le
règne de son père. « La sainte Église, qui dès l ' o–
rigine a toujours été libre dans le Christ chez nos
ancêtres, tu l'as assujettie à un impôt. Et cepen–
dant , nous, par attachement pour ton gouver–
nement , nous ne nous y sommes point opposés.
Qui a pu exciter ta colère contre nous? Dis-nous-
en le motif.- C'est peut-être notre religion qui
nous a fait perdre ta bienveillance? »
Le roi cruel et rempli de malice, en détour–
nant le visage, leur répliqua : « Je regarde comme
un mal de recevoir dans le trésor royal les t r i –
buts de votre pays, et comme une chose inutile
l'éclat de votre bravoure, puisque par ignorance
vous vous éloignez de nos lois infaillibles, vous
méprisez les dieux, vous tuez le feu ( i ) , vous
souillez l'eau, vous corrompez la terre en y en–
sevelissant les morts ; et, en étant irréligieux, vous
faites triompher Arimane. Ce qui est plus grave
encore, vous nevous approchez jamais des femmes
et vous réjouissez beaucoup les
dev
en ne vous cor–
rigeant pas et en n'observant point la discipline des
mages. Je vous considère comme des brebis éga–
rées et errant dans le désert, et je redoute fort que
les dieux, irrités contre nous, ne nous en fassent
porter la peine. Si donc vous voulez vivre et r a –
nimer vos âmes, être de nouveau accueillis avec
honneur, faites demain sans retard ce que je vous
ai ordonné. »
Alors les bienheureux satrapes prirent la pa–
role et dirent en présence de tous : « O roi ! ne
nous dis pas cela et que personne ne nous de–
mande une telle chose, parce que l'Église n'a pas
été fondée par l'homme et n'est pas un don du
soleil que tu crois faussement être un Dieu. Non-
seulement ce n'est pas un Dieu, mais
ce
n'est
même pas un être vivant. Les églises ne sont pas
le présent des rois, ni l'œuvre des artistes, ni l'in–
vention des savants, ni le butin pris par les sol–
dats , ni un artifice des démons ; et quoi que tu
en aies dit sur ce qui est terrestre, céleste ou r é –
prouvé , ce n'est pas d'eux que l'Église tire son
existence. C'est une miséricorde de notre Dieu,
accordée non-seulement à quelques hommes, mais
(1)
Cf. plus bas, ch. 8, l'interrogatoire que Tcnscha-
pouh fit subir à l'évêque Sahag et dans lequel il lui de–
manda
s'il avait tué le feu.
Les Perses, qui considéraient
le feu comme un être animé, disaient qu'on le tuait, lors–
qu'on l'éteignait.
Fonds A.R.A.M