ARMÉNIE.
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créateur du mal ; maïs le bonheur, la puissance,
la gloire, les honneurs, la santé du corps, la
beauté du visage, l'éloquence du langage et la
longévité sont l'œuvre du créateur du bien. Tout
ce qui n'est pas ainsi a été produit par l'auteur
du mal
(
i).
«
Les hommes qui disent que c'est l'auteur de la
mort et que le bien et le mal proviennent de lui,
sont dans l'erreur : surtout les chrétiens qui af–
firment que Dieu est jaloux et que, pour une seule
figue détachée d'un arbre, il a créé la mort et
condamné les hommes à la subir. Une telle j a –
lousie n'existe point entre les hommes et encore
moins entre Dieu et l'homme. Donc ceux qui
disent cela sont sourds et aveugles, et trompés
parles
dev
d'Arimane. Les [chrétiens] professent
encore une autre erreur ; ils disent : Dieu, qui a
créé le ciel et la terre, vint au monde et naquit
d'une vierge nommée Marie (Mariam) dont l'é–
poux s'appelait Joseph, [mais la vérité est qu'il
était fils de Phantour, par suite d'un commerce
illicite (a).] I l s'en trouva beaucoup qui furent
(1)
Thomas Ardzrouni
(
Hist. des Ardzrouni,
p. 26),
en parlant de Zoroastre, raconte une légende qui n'est
pas sans intérêt. Pendant la guerre que se firent Arimane
et Ormizd, une famine se déclara, et Ormizd, ayant aperçu
un veau, l'enleva, le conduisit à l'écart, le tua et le couvrit
de pierres, en attendant que le soir fût venu pour apaiser
sa faim plus facilement, et sans être vu. Mais, pendant
son absence, le veau avait été dévoré par des reptiles,
des araignées et des insectes. En souvenir de cet événe–
ment, Zoroastre ordonna que tous les animaux nuisibles
fussent apportés à la cour royale, dans une mesure dont
il fixa le contenu, afin que ces animaux qui avaient nui
au dieu Ormizd fussent tués. Zoroastre institua encore
beaucoupd'autres lois extravagantes. Thomas ajoute que,
s'il a rapporté ce fait, c'est parce que les Perses, qui
voulaient imposer leur religion aux Arméniens, leur firent
une guerre acharnée qui amena la ruine du pays, et il
termine en disant : « Ainsi que te le fait voir l'Histoire
des saints Vartaniens rédigée par le bienheureux prêtre
Elisée. »
(2)
Msc. des Antzévatzi, p. 36.
Le nom de
Phan–
tour
qu'on retrouve écrit quelques pages plus loin., sous
la forme
Phantourag,
ne signifie pas « charpentier »
(
Grand dict. de l'Acad. arm. de Venise
,
F*»
Phag-
tour, Phantour),
mais c'est un nom propre d'homme
qui n'est autre que celui de
Panthéros,
qu'une ancienne
tradition juive, qui prit naissance au II
e
siècle de notre
ère, dit avoir été le père de Jésus-Christ. Celse fut le
premier des écrivains qui nous sont connus, à relever
cette calomnie (Origène,
contr. Celsum,
1,28, 32).
L'his–
toire fabuleuse de ce Panthéros forme la base de ce que
les Talmuds nous disent de Jésus, et du fameux livre
intitulé :
Sefer tholedoth leschou,
postérieur au Tal-
mud. A ces renseignements que ME . Renan a bien voulu
nous communiquer avec son obligeance accoutumée,
nous ajouterons qu'un savant allemand du XVIle siècle,
J. Ch.Wagenseil, a publié le texte et la traduction du
Sefer tholedoth leschou,
à la fin du t. II (p. I
r e
et suiv.)
séduits par cet homme. Si le pays des Grecs
(
Romains), par comble d'ignorance, fut grossiè–
rement trompé et s'éloigna de notre culte parfait,
ils sont la cause de leur perte. Pourquoi partage-
riez-vous leur erreur? Vous devez professer la
religion que suit votre maître, d'autant plus que,
devant Dieu, nous devons rendre compte de vous.
«
Ne croyez pas à vos supérieurs spirituels
(
aradschnort ) que vous nommez Nazaréens, car
ils sont trompeurs. Ce qu'ils enseignent en pa–
roles , ils le démentent en actions. Ils disent que
ce n'est point péché de manger de la chair, et eux
refusent d'en manger ; qu'il est permis de prendre
femme , et eux ne veulent point les regarder ;
que celui qui amasse des trésors, pèche, et ils
exaltent au plus haut degré la pauvreté. Jls ai–
ment les tribulations et méprisent la prospérité ;
ils dédaignent la fortune et considèrent la gloire
comme le néant ; ils aiment les vêtements pau–
vres et estiment les choses communes au-dessus
des choses précieuses ; ils louent la mort et mé–
prisent la vie ; ils blâment la naissance des enfants
et regrettent la stérilité ; si vous les écoutez, vous
ne vous approcherez plus des femmes et la fin du
monde arrivera bientôt. Je n'ai pas voulu vous
décrire chaque chose en détail, quoiqu'il y ait
encore bien d'autres choses qu'ils disent.
«
Ce qui est encore plus grave que tout le reste,
c'est qu'ils prêchent que Dieu a été crucifié par
les hommes, qu'il est mort, qu'il a été enseveli et
qu'ensuite il est ressuscité et est monté au ciel. Ne
devriez-vous pas vous-même faire justice de sem–
blables doctrines? Les
dev,
qui sont méchants, ne
sont pas emprisonnés, ni tourmentés par les
hommes ; encore moins le Dieu créateur de toutes
choses. C'est donc une honte pour vous de dire
de pareilles choses, et pour nous c'est tout à fait
incroyable.
«
C'est pourquoi je vous soumets deux ques–
tions : ou réfutez tout ce qui est contenu dans
mon édit; ou levez-vous, venez à la Porte et
présentez-vous devant le tribunal suprême. »
Noms des éuéques qui firent la réponse à*cet édit.
Joseph, évêque d'Ararat(i); Sahag,évêque de
de son livre intitulé
Tela ignea Satanx
(
Altorf, 1681',
2.
v. 4°), et il a réfuté, dans une dissertation spéciale,
les calomnies que ce livre renferme
(
op. cit.,
t. II,
p. 25-45) Au surplus Voltaire, dans son
Épître sur la
calomnie,
a fait également justice de cette absurde lé–
gende , qui n'a trouvé grâce que dans la
Guerre des
Dieux
de Parny. — Cf. aussi le Dictionnaire de Bayle,
art.
Sehomberg
,
note A, par Leclerc.
(1)
Joseph était à ce moment calholicos d'Arménie,
et son titre était évêque d'Ararat. Il monta sur le siège
pontifical en 441 et l'occupa jusqu'en 452.
Fonds A.R.A.M