ELISÉE VARTABED.
païens, et ne croyait pas qu'il y eût dans le ciel
un vengeur de son iniquité. I l ne tenait même
aucun compte du mérite personnel de chacun ;
et ce qui est plus dans l'ordre naturel, puisqu'il
y avait des satrapes arméniens dont les mères
avaient nourri les frères [du roi] ; et c'est eux
qu'il tourmentait encore plus que les autres.
I l imagina encore un autre moyen ; i l envoya
dans le pays d'Arménie un de ses fidèles servi–
teurs, appelé Tenschapouh, afin qu'étant venu
avec un ordre royal, i l leur offrît les salutations
du grand roi, et qu'en simulant la douceur, il fît
le dénombrement de toutes les possessions des
Arméniens, pour les exempter des tributs et di–
minuer le contigent de la cavalerie.
Bien qu'il usât definesse,on découvrit cepen–
dant.ses perfides desseins. Premièrement, i l frappa
d'un impôt la liberté de l'Eglise; secondement,
il comprit dans cette taxe les religieux du Christ
qui demeuraient dans des monastères ; troisiè–
mement, i l augmenta encore les tributs du pays;
quatrièmement, en semant la division parmi les
satrapes, i l suscita des troubles dans toutes les
familles. I l agissait ainsi pour rompre l'union,
disperser le clergé, chasser les moines et opprimer
les agriculteurs, et pour que, dans leur détresse, ils
vinssent, malgré eux, demander un refuge auprès
des mages. Le cinquième moyen fut encore plus
fâcheux : L'intendant général du pays ( i ) était
regardé comme un père pour les chrétiens. On
excita et on accumula contre lui des accusations;
on le dépouilla de sa charge, et on mit à sa place
un Persan comme gouverneur
(2),
et comme juge
du pays un chef des mages, en vue de troubler
la paix de l'Église.
Malgré la perfidie de cette conduite, i l n'y avait
cependant personne qui molestât ouvertement
l'Église, c'est pourquoi on ne fit point d'oppo–
sition, bien que les tributs fussent lourds, et que
de ceux qui payaient cent
tahégans
(3)
on en
exigeât le double. On imposait des tributs sur
les évêques et les prêtres, non-seulement des con–
trées prospères, mais encore des contrées dévas–
tées*. Mais qui peut raconter cette charge des
taxes, des impôts, des tributs, des exactions sur
les montagnes, les campagnes et les bois? On ne
les exigeait pas suivant la convenance royale,
mais suivant la coutume des assassins. Eux-
mêmes s'étonnaient que le pays put être encore
(1)
Vahan Amadouni.
(2)
Ce personnage s'appelait Meschkan.
(3)
Cf. ma
Numismatique de VArménie au moyen
âge, p.
10.
florissant après qu'on en avait enlevé tous les
trésors.
Voyant que rien ne pouvait lasser notre cons–
tance, on ordonna ouvertement aux .mages et
aux chefs des mages de rédiger un édit selon les
doctrines de leur musse religion. Voici la teneur
de cette ordonnance
(1) :
«
Mihr-Nersèh, gouverneur suprême de l'Iran
et de l'Aniran
(2),
aux habitants de la Grande-
Arménie, salut!
«
Sachez que tout homme qui habite sous le
ciel et ne suit pas la religion du mazdéisme, est
sourd, aveugle et trompé par les
dev
d'Arimane
(
Haraman). En effet, tant que les cieux et la
terre n'existaient pas, le grand Dieu Zérouan fit
des sacrifices pendant mille ans et dit : « Si par
hasard i l me naît un fils du nom d'Ormizd, i l
créera les cieux et la terre. » Or, i l arriva qu'il
enfanta deux fils, l'un pour avoir fait des
sacri–
fices,
l'autre pour avoir dit :
Si par hasard.
I l
dit alors : « Je donnerai mon empire à celui qui
viendra le premier. » Alors celui qui était né sous
la parole du doute se présenta. Zérouan lui de–
manda : « Qui es-tu ?» I I répondit : « Je suis ton
fils Ormizd. » Zérouan lui répliqua : « Mon fils
est éclatant et répand une odeur agréable, et toi
tu es ténébreux et puant. » Tout en se lamentant
amèrement, i l lui accorda son royaume pen–
dant mille ans
(3).
Quand son autre fils naquit, i l
le nomma Ormizd, enleva la royauté à Arimane
et la donna à Ormizd en disant : « Jusqu'à pré–
sent je t'ai offert des sacrifices, dorénavant c'est
toi qui m'en offriras. » Alors Ormizd créa le ciel
et la terre, et Arimane au contraire enfanta tous
les maux (/§) ; en sorte que les créatures se divi–
sent ainsi : les anges appartiennent à Ormizd et
les
dev
à Arimane. De même tout ce qu'il y a de
bien sur la terre, c'est Ormizd qui le créa, et tout
ce qui est mauvais est la création d'Arimane.
Ormizd créa l'homme, et Arimane, les peines, les
maladies et la mort. Toutes les misères, les mal–
heurs, les guerres meurtrières sont l'œuvre du
(
t) Cette ordonnance a été publiée par Saint-Martin
(
Mém. sur VArm.,
t. II, p.
472
et suiv.), mais le traduc–
teur n'a pas toujours exactement suivi le sens précis du
texte, ce qui fait que notre version présente d'assez no–
tables différences avec celle du savant orientaliste.
(2)
Le titre de
Vezourg hramandar
est la transcrip–
tion en arménien de celui de
Bouzourg fermandar,
«
grand gardien des ordres
du roi de Perse
»,
usité en
Perse et qui s'applique au premier ministre. —Cf. Saint-
Martin ,
Mém. sur VArm.,
1.1,
p.
274.
(3)
Eznig
(
Réfutation des Sectes ....en arm.,
1.
II,
§ 13)
dit neufmille ans.
(4)
Eznig
(
Réfut. des Sectes),
liv.
II, § 1
et suiv.
Fonds A.R.A.M