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E L I S É E V A R T A B E D .
en y comprenant avec hypocrisie le christianisme,
et disait dans sa colère : « Interrogez, examinez,
observez! nous choisirons ce qui nous paraîtra le
meilleur. » Et i l s'empressait de mettre à exé–
cution avec ardeur ses résolutions.
Cependant, de tous côtés, les chrétiens qui
étaient dans l'armée soupçonnèrent le feu caché
qui devait incendier en même temps les monta–
gnes et les vallées. Alors ils se réchauffèrent au
feu inextinguible et se préparèrent courageusement
aux épreuves qui les attendaient. Ils commen–
cèrent dès lors à pratiquer leur religion en pré–
sence de l'armée, à expliquer leur sainte croyance
et à chanter à haute voix des psaumes et des
cantiques spirituels. Dépouillant toute crainte,
ils enseignaient ceux qui volontairement se pré–
sentaient à eux ; le Seigneur les favorisait par des
miracles et des prodiges, et même beaucoup de
malades de l'armée païenne obtinrent leur gué-
rison.
Lorsque le prince impie sut que ses mauvais
desseins avaient été découverts et que la trame
qu'il avait ourdie était connue de ceux qui
craignaient Dieu, i l commença à se sentir tour-
nenté par des troubles intérieurs, et son corps,
de même que son âme, furent atteints de mor–
telles blessures. Tantôt i l se tordait comme un
serpent venimeux, tantôt i l rugissait comme un
lion furieux; i l se roulait et se terrassait dans
[
les combats] de ses stériles pensées et i l s'effor–
çait d'exécuter les desseins de sa volonté. Comme
sa main était impuissante à atteindre les objets
de sa haine, puisqu'ils n'étaient pas près de l u i ,
rassemblés dans un même lieu, i l commença à
favoriser le peuple au détriment des nobles, les
gens méprisables plus que ceux qui méritaient le
respect, les ignorants plus que les savants, et
les lâches plus que les braves. Mais pourquoi les
énumérer un à un? I l élevait tous les gens indi–
gnes, i l abaissait tous les hommes de valeur, au
point d'éloigner petit à petit le père de son fils.
Tout en causant ces désordres parmi tous ses
sujets, i l s'acharnait surtout contre le pays des Ar–
méniens, parce qu'il voyait [que les habitants
étaient] très-attachés à leur religion, et princi–
palement ceux qui étaient de la race des satrapes
d'Arménie, qui observaient fidèlement les saintes
prescriptions des apôtres et des prophètes. I l en
séduisit quelques-uns avec de l'or et de l'argent,
et quelques autres par des présents magnifiques ;
aux uns, i l donnait des terres et de riches villa–
ges; aux autres, des honneurs et un pouvoir
considérable, en leur prodiguant encore de
vaines espérances. De cette manière, i l les exci–
tait et les flattait sans cesse, en leur disant : « Si
vous confessez seulement les lois du magisme et
si, de toute votre âme, vous vous convertissez de
votre secte à la vérité du culte de nos illustres
divinités, j'augmenterai vos grandeurs et votre
autorité, vous deviendrez les égaux ne mes sa–
trapes bien-aimés, et vous serez ici en grand
nombre. » I l s'humiliait ainsi avec hypocrisie de–
vant tous et leur parlait en apparence avec affec–
tion
>
afin de pouvoir les tromper traîtreusement,
suivant les avis de ses conseillers. C'est ainsi qu'il
agit depuis la quatrième jusqu'à la onzième année
de son règne.
Ensuite, lorsqu'il vit que ses ruses mystérieuses
ne réussissaient aucunement, qu'au contraire les
[
Arméniens] agissaient d'une manière tout op–
posée , que le christianisme se répandait et se
manifestait de tous les côtés et dans les contrées
les plus éloignées, le découragement s'empara
de lui et i l se plaignait et gémissait. Malgré l u i ,
i l fut obligé d'avouer ce qu'il avait conçu en
secret et i l donna ouvertement des ordres, en
disant : « Que tous les peuples et toutes les langues
qui sont dans mon empire abandonnent leurs
fausses doctrines religieuses, et qu'ils viennent
adorer le Soleil, en l u i offrant des sacrifices
comme à leur unique et seul Dieu, et rendre •'ga–
iement un culte au Feu. Que de plus ils gardent
les lois du magisme, afin qu'elles soient conti–
nuellement observées. » Ayant dit cela, i l publiait
des ordres menaçants dans l'armée, en les faisant
connaître à tous, et i l expédiait en toute hâte des
messagers à toutes les nations lointaines, en leur
imposant le même commandement.
Au commencement de la douzième année de
son règne, i lfitune levée considérable de trou–
pes, et en avançant i l atteignit la terre ita–
lienne ( i ) (?). Le roi des Kouschans, voyant cette
agression, n'eut pas le courage de lui livrer ba–
taille. Se retirant dans les lieux les plus inacces–
sibles du désert, et se cachant, i l échappa par la
fuite avec toute son armée. Sur ces entrefaites, le
roi, en envahissant les provinces et les campagnes,
s'emparait de beaucoup de châteaux et de villes,
entassait des prisonniers, des dépouilles et du
butin, et les envoyait dans son empire. Là , ses
vains projets n'ayant pas réussi, i l s'obstinait
(1)
Les mots
ergir Idaghagan,
«
terre italique », sont
évidemment corrompus, puisqu'il s'agit d'une expédition
sur le territoire des Kouschans entreprise par le roi lez-
dedjerd I I , ainsi que le prouve la phrase qui vient im–
médiatement après. Peut-être faut-il voir dans ce mot
une altération du nom de la
ThétaUe;
je donne toute–
fois cette conjecture sous toute réserve.
Fonds A.R.A.M