H I S T O I R E D ' A RMÉ N I E
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des taureaux blancs et des boucs à l'épaisse toi–
son , et rendit plus fréquents lés sacrifices de l'a–
bomination. I l conféra des dignités et des cou–
ronnes aux mages et aux chefs des mages, et
ordonna qu'on confisquât aussi lesrichesseset les
biens des chrétiens qui se trouvaient dans le
royaume de Perse.
De cette manière, le roi s'enorgueillit et s'en
imposa tant à lui-même, en se croyant un être su–
périeur à la nature humaine, non-seulement à
cause de «es victoires sur la terre, mais encore parce
qu'il s'imaginait qu'il était un être supérieur dans
l'ordre surnaturel. Aussi i l dissimulait avec hypo–
crisie ses prétentions orgueilleuses, mais, en pré–
sence des sages, i l se rangeait parmi les dieux.
I l se mettait en fureur contre le nom du Christ,
lorsqu'il entendait qu'il avait souffert, qu'il avait
été crucifié, qu'il était mort et avait été enseveli.
Dans son délire, i l parlait chaque jour de ces
choses, lorsqu'un des plus jeunes parmi les sa–
trapes arméniens, s'entretenant avec l u i , lui dit :
«
O roi valeureux ! d'où as-tu appris ces détails
sur le Seigneur ? » Le roi lui répliqua en disant :
«
On a lu devant moi les livres de votre secte. »
Le jeune homme reprit alors : «O roi, pourquoi
n'as-tu fait que lire jusqu'à cet endroit? Fais
poursuivre ta lecture et tu apprendras sa Résur–
rection, son apparition à beaucoup de personnes,
son Ascension au ciel, où i l est assis à la droite
du Père; la promesse d'une seconde apparition,
en vue d'opérer pour tous une résurrection mi –
raculeuse, et la rétribution définitive de son arrêt
équitable. » Quand le roi entendit ces paroles, i l
se prit à rire aux éclats, et dit : « Tout cela est
mensonge. » Le champion du Christ répondit :
«
Si les souffrances corporelles te semblent
croyables, crois encore davantage à sa seconde et
redoutable apparition. »
En entendant ces paroles, le roi s'enflamma
de colère
comme
le feu de la fournaise de Ba-
bylone ; et ceux qui l'entouraient, ainsi que les
Chaldéens, furent également exaspérés. Le roi fit
tomber toute sa colère sur le bienheureux jeune
homme qui se nommait Karékin. On lui lia les
pieds et les mains, on lui fit endurer pendant
deux ans de cruels supplices, et, après lui avoir
enlevé sa dignité, on le livra à la mort ( i ) .
(1)
Plusieurs faits rapportés dans ce chapitre se trou–
vent aussi consignés dans l'Histoire de Lazare de Pharbe
que nous publions à la suite de celle d'Elisée. — Cf. ch.
14
et suiv.
CHAPITRE DEUXIÈME.
D E S
F A I T S
A C C O M P L I S P A R L E
P R I N C E
D E L ' O -
R I E N T
(
i).
Ceux qui montrent du refroidissement pour
les vertus célestes ont un caractère pusillanime ;
ils tremblent de tout, ils se troublent pour les
plus petites choses, ils tournent à tous les vents ;
leur vie passe comme un songe, et, au moment
de la mort, ils prennent le chemin de l'irrépa–
rable perdition. Comme i l a été dit autrefois : « La
mort qu'on ne comprend pas est bien la mort ;
mais la mort qu'on comprend, c'est l'immortalité.
Celui-là craint la mort qui ne la connaît pas,
mais celui qui la connaît ne la craint pas. »
Tous les maux sont entrés dans l'esprit de
l'homme par l'ignorance. L'aveugle est privé des
rayons du soleil et l'ignorant est privé de la vie
parfaite. I l est préférable d'être privé de la vue
que de la lumière de l'intelligence. Comme l'esprit
est supérieur au corps, la vie de l'esprit est aussi
supérieure à celle du corps. Si quelqu'un pos–
sédait en abondance des richesses terrestres, et
qu'il fut pauvre d'esprit, i l serait bien à plaindre,
comme on le voit non-seulement chez les hommes
vulgaires, mais encore chez celui qui est plus
grand que tous les autres. Le roi qui, sur le trône,
ne possède point la sagesse, n'est pas digne de
son rang. S'il en est ainsi des choses terrestres, i l
en est bien autrement des choses spirituelles.
L'âme est la vie du corps, et l'esprit est le régula–
teur du corps et de l'âme. Ce qu'on dit d'un i n –
dividu se dit aussi de tout le monde. Le roi non-
seulement est responsable de lui-même, mais
aussi de ceux dont i l a amené la perdition.
Bien qu'il ne soit point permis de médire du
prince, cependant nous ne pouvons adresser des
louanges à celui qui combat contre Dieu ; c'est
pourquoi je raconte les événements accomplis,
qui, à cause de lui, frappèrent la sainte Église :
je le fais sans plus tarder, non pas dans l'in–
tention de murmurer; mais je romprai le si–
lence et j'exposerai avec sincérité le résultat des
événements. Sans être provoqué par des opinions
ou des récits brillants, j ' a i été moi-même témoin
de ces événements, j ' a i vu et j'ai entendu le son
de sa voix qui prononçait des paroles pleines
d'insolence. De même qu'un vent déchaîné s'abat
sur la vaste mer, de même i l excitait et mettait
en mouvement la multitude de ses troupes. I l
étudiait et comparait toutes les religions de son
empire avec le magisme, l'art de la divination,
(1)
Iezdedjerd II, roi de Perse.
Fonds A.R.A.M