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E L I S É E V A R T A B E D .
qu'il nous soit pénible de retracer les malheurs
de notre nation. C'est donc contre notre gré et
avec des larmes amères que nous raconterons les
tribulations sans nombre qui nous ont frappés,
puisque nous en avons été les témoins oculaires.
CHAPITRE PREMIER .
LES ÉPOQUES.
Lors de l'extinction de la race des Arsaci-
des (i), la famille de Sassan le Perse s'empara de
l'Arménie. Ce prince étendait son pouvoir avec la
loi desMages et il avait guerroyé à différentes repri–
ses contre ceux qui ne se soumettaient pas à leurs
doctrines. I l commença ses attaques au temps du
roi Arsace [III], fils de Diran [II], petit-fils de
Tiridate
(2),
et il combattit jusqu'à la sixième
année du règne d'Ardaschès [ IV] , fils de Vram-
schapouh ( Sdahr Schabouh ) (3). Lorsqu'il eut
renversé du trône ce prince, le pouvoir passa
aux mains des satrapes arméniens, et, bien que
les impôts du pays fussent envoyés au trésor de
la Perse, cependant toute la cavalerie arménienne
était placée, durant la guerre, sous le comman–
dement des satrapes. C'est pourquoi le culte divin,
levant librement la tête, brilla en Arménie depuis
le règne du roi des rois Sapor (Schabouh) jusqu'à
la seconde année du règne d'Iezdedjerd [ I I ] ,
(
Azguerd ) roi des rois, fils de Bahram [V]
(
Vram)
(4).
Satan le choisit pour son instrument;
par lui il lança tout son fiel, et il le remplit de
son venin comme un vase bien choisi. Le roi
commença à menacer avec colère, et, en rugis–
sant , souleva la poussière aux quatre coins du *
monde ; il regarda comme ses ennemis et ses
adversaires ceux qui croyaient dans le Christ,
(1)
La chute de la dynastie des Arsacidcs de Perse eut
lieu vers l'année 226.
(2)
Arsace I I I , vulgairement connu sous le nom d'Ar–
sace II, était fils de Diran H, fds de Chosroès II le
Petit, fils de Tiridate le Grand. Arsace III régna de 341
à 370.
—
Voyez notre Collection, 1.1, pag. 235 et suiv.
(3)
Ardaschès IV, nommé Ardaschir par les Perses,
régna de l'an 422 à l'an 428, époque à laquelle il fut dé–
trôné par Bahram Y, roi de Perse. La dynastie des Ar-
sacides d'Arménie fut alors anéantie, et les rois de Perse
placèrent dans ce royaume des
marzban
ou gouver–
neurs qui administraient le pays, au nomdu monarque
sassanide.
(4)
Notre auteur, comme l'a fait observer avec beau–
coup de justesse le savant Saint -Martin
(
Hist. du B.-E.
de Lebeau, t- VI, p. 131. note 1), donne à ce prince le
plus souvent le nom de Sapor. « Ce doit être, dit-il, une
faute de son éditeur, à moins que cet auteur n'ait entendu
se servir de ce nom dans un sens général, comme c'était
assez l'usage en ce temps. »
et, rempli de fureur, la paix troublait son repos.
Se plaisant au sein de la discorde et plein
d ardeur pour répandre le sang, il cherchait sur
qui épancher l'amertume de
son venin et
choi–
sissait la contrée où il pourrait décocher la mul–
titude de ses flèches. Pour comble de démence
et semblable à un animal féroce, il fondit sur le
| pays des Grecs
(1),
s'avança jusqu'à la ville de
Medzpin (Nisibe) et dévasta, en les saccageant,
plusieurs villes appartenant aux Romains. I l in–
cendia toutes les églises, enleva du butin et des
esclaves et jeta l'épouvante parmi toutes les trou–
pes de la province.
Cependant le bienheureux empereur Théodose,
qui était ami de la paix dans le Christ, ne voulut
pas lui opposer de résistance
(2).
I l lui envoya
des sommes d'argent considérables par un per–
sonnage appelé Anatole (Anadol) qui était son
général en Orient (3). Celui-ci arrêta la marche
des
Perses qui avaient envahi et s'étaient emparés
de la ville impériale, et remit les trésors entre
les mains du roi. I l se conforma à tontes ses exi-
geances, et
apaisa
ainsi son
implacable colère
(4) ;
ensuite le roi rentra dans sa ville de Ctésiphon
(
Dizpon)
(5).
Lorsque ce prince indigne vit les progrès de
son iniquité, il voulut l'accroître par un autre
moyen, comme lorsqu'on jette du bois sur un feu
embrasé. Partout où se portaient ses soupçons,
il dirigeait ses coups. I l détourna beaucoup de
(
t) La
paix que les Romains avaient signée avec la Perse,
et qui avait été conclue pour cent années, fut violée dix-
huit ans plus tard.
( 2 )
Théodose II dit le Jeune, au dire de Théodoret
(1.
V, c. 37), ne put pas opposer de résistance à Iezded-
jerd, parce qu'il était occupé à d'autres guerres, et qu'il
se fiait sur les traités, sans songer que le roi de Perse
aurait la perfidie de violer son serment.
(3)
Anatole avait conclu le précédent traité avec Bah–
ram V; il sortait du consulat et était décoré des titres
de patrice et de maître de la milice (Procope,
Bell.pers.,
î. I, c. 2).
(4)
Anatole, en arrivant en Mésopotamie, apprit
qu'Iezdedjerd avait passé le Tigre et s'avançait contre tes
Romains. Il se porta seul au-devant du roi, conclut une
trêve d'un an ; en 441 un traité fut signé, qui confirmait
les conventions antérieures et stipulait de ne fortifier au–
cune place forte sur les frontières. —Cf. Procope,
BeU.
Pers.,
1.
i , c.
2
; —
de
JSdif.,
I. II, c. 1.
(5)
Le véritable nom de cette ville, qui était la capitale
de l'empire des Sassanides, était
Madaïn,
mot qui veut
dire « les deux villes » parce qu'elle se composait de
deux cités distinctes, Séleucie et Ctésiphon, séparées
l'une de l'autre par le Tigre. Les Perses donnaient quel–
quefois à Ctésiphon le nom de
Tisfoun
,
qui est la même
chose que Ctésiphon, et que les Arméniens ont transcrit
sous la forme
Dizpon.
—
Cf. Barbier de Meynard,
Dict.
géogr. de la Perse,
p. 400, 518 et suiv.
Fonds A.R.A.M