La bataille fut livrée dans la plaine appelée
Tzirav ( i ) , où les armées se rencontrèrent. L a
jeunesse des braves satrapes d'Arménie, avec un
élan impétueux, se lance dans la mêlée, entraînée
par le commandant de la cavalerie Sempad, fils
de Pakarad, de la race des Bagratides. La jeu–
nesse perse s'avance également et se lance au mi–
lieu des lignes ennemies. Tout était dans la confu–
sion: quand la jeunesse perse s'avançait, les nôtres
aussitôt se précipitaient sur elle. De même que la
tempête emporte les feuilles d'une forêt, de même
les Arméniens, au galop de leurs coursiers, la
lance en arrêt, couchent à terre de rigides cada–
vres, sans que l'ennemi ait le temps de regagner son
camp. Aussi, quand les Perses voulaient entourer
les nôtres , ils se garantissaient derrière les bou–
cliers des Grecs, comme dans une ville fortifiée,
pour n'éprouver aucun dommage. C'esC ainsi que
le prince Gorgonius, chef de l'infanterie, entoura,
comme d'un rempart de boucliers, le front de
Bab.
Les troupes grecques étaient munies d'armes
d'or et d'argent et les chevaux étaient magnifi–
quement harnachés; on eût dit une muraille! La
plupart portaient une armure complète faite de
nerfs et de cuir et dure comme la pierre. Une cri–
nière épaisse flottait sur leur tête comme le faîte
d'arbres touffus. Quant aux enlacements des dra–
gons (a), avec la gueule effroyablement ouverte,
leur corps gonflé par le souffle du vent
(3),
je ne
puis mieux les comparer qu'à une montagne de
diamants s'abaissant vers la mer. C'est ainsi que
toute l'armée grecque fond sur les Perses. Ceux-ci
étaient comme un fleuve impétueux, étendant et
élargissant ses rives ; oubien ces hommes couverts
de cuirasses ressemblaient pour la couleur à une
grande masse d'eau.
A cette vue, le grand Nersès monte sur le
sommet du mont Niphates (Nébad), et, ayant levé
les mains au ciel en les tenant levées et suppliantes,
à ce personnage le nom d'Até, et ne lui confère seulement
que le titre de comte.
(1)
Indjidji
(
Arm. anc,
p. 404) ne donne aucun détail
sur cette localité de la province d'Ararat.
(2)
Moïse parle ici des enseignes militaires, dont il est
aussi fait mention quelques lignes plus haut.
(3)
On peut rapprocher la description que fait ici
notre historien du passage suivant d'Ammien-Marceltin
décrivant l'entrée triomphale de Constance à Borne :
«...
Tout autour on voyaitflotterles dragons attachés à
des hampes incrustées de pierreries, et dont la pourpre,
gonflée par l'air qui s'engouffrait dans leurs gueules
béantes, rendait un bruit assez semblable aux sifflements
de colère du monstre, tandis que leurs longues queues
se déroulaient au gré du vent. » (Amm. Marccll., 1. xvi,
ch. 10.)
comme autrefois le premier prophète Moïse fa),
il attendait que le nouvel Amalécite fût défait
(2)
Le soleil «'étant levé en face de nos troupes,
les boucliers couverts de bronze étincelaieat,
scintillaient sor les montagnes, comme des éclairs
sortis d'une épaisse nuée. Du milieu [de cette
armée], les plus braves de nos satrapes, bardés de
cuirasses, s'élancèrent hors des rangs comme les
étincelles de l'éclair. A cette vue, l'armée perse
est frappée d'effroi et la nôtre également, car les
yeux ne pouvaient fixer le soleil levant. Mais,
tandis que les deux armées étaient aux prises,
survint une nuée protectrice, et de notre côté
un vent impétueux qui soufflait à la faee des
Perses. Dans la mêlée, Sbantarad Gamsarian ren–
contre un fort détachement où se trouvait le
brave Scherkir, roi des Lek (Gheg)
(3),
qui se te*
naît fortement à la tète du centre de l'armée.
Sbantarad fond sur cette troupe et l'enfonce, en
culbutant par terre le brave Scherkir qui sembla
frappé par la foudre; sa troupe, attaquée sur le
flanc, s'enfuit. C'est ainsi que, fortifiée par le se–
cours d'en haut, l'armée grecque et arménienne
couvre le champ de bataille de cadavres ennemis
et poursuit les fuyards (4). Parmi ceux-ci Ournaïr,
roi des Aghouank, frappé par Mouschegh, fils de
Vasag le Mamigonien, est mis hors de combat (5).
Cependant l'impie Méroujan, dont le cheval
était blessé, ne peut suivre les fuyards. Sempad,
général des Arméniens, l'atteint rapidement,
taille en pièces tous les siens et fait prisonnier ce
pervers, au bord des roseaux de Gokaïovid. Ré –
fléchissant que peut-être Nersès le Grand pourra
lui rendre la liberté, Sempad ne le mène pas dans
(1)
Exode,
X V I I ,
8
et .suiv.
(2)
Cf. Faustus de Byzance, 1. v, c. 4.
(3)
Le nom de ce peuple est transcrit sous la forme
Gheg
ou
Lek,
dans la Géographie de Moïse de Khorène
(
éd. Saint-Martin,
Mém. sur VArm.,
t. II, p. 356-357). Les
anciens les connaissaient sous les noms de
Arjyai,
Legx
(
Strabon, 1. xi, c. 5, § 1. —Plutarque,
Vie
de
Pom–
pée
).
Leurs descendants sont les Lesghi ou Lesghiens
actuels. Les Lek formaient une de ces peuplades barbares
qui habitaient dans le Caucase, et dont Moïse a donné
une nomenclature très-détaillée.
(4)
Faustus de Byzance (1. v, c. 2, 4, 5) ne parle pas
de la bataille de Tzirav, mais il décrit trois batailles dif–
férentes; l'une livrée à Thavredj où le
harem
du roi
de Perse tomba au pouvoir de Mouschegh; l'autre qui eut
lieu au pied du mont Niphates, et enfin une troisième
qui fut livrée près de Kantzag d'Adherbeïdjan. C'est as–
surément de la seconde bataille qu'il est question dans
Moïse de Khorène, puisque nous lisons dans les deux
histoires les mêmes épisodes, racontés presque dans les
mêmes termes.
(5)
Cf. Faustus de Byzance, 1. v, c. 4.
Fonds A.R.A.M