HISTOIRE D'ARMÉNIE.
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Étant montés sur les murailles, ils disaient: « Re–
tire-toi, Sapor, afin que nous ne te fassions pas
éprouver une secondé fois une défaite plus ter–
rible que la première (i). » — « 0 braves Armé–
niens, répond Sapor, vous qui vous tenez ren–
fermés dans ces murailles de Tigranocerte, pous–
sez au dehors vos cris menaçants. C'est le fait des
braves de combattre en rase campagne, en
champ libre ; car il n'appartient qu'à des femmes
de se tenir cachées par crainte d'une collision ! »
Cela dit, Sapor se tourna vers les soldats grecs
prisonniers et leur parla de la sorte : « Si, avec le
secours de vos armes, je prends cette ville, je
vous délivrerai tous avec vos familles. » Puis il
ordonne à l'armée perse d'investir la ville et de
faire pleuvoir une grêle de flèches sur ceux qui
étaient sur les murailles.
Les Grecs se mirent aussitôt avec ardeur à ap–
pliquer contre les murailles des machines rou–
lantes appelées ânes, manœuvrées par trois
hommes, munies à la partie inférieure de faux ,
de socs
à
deux tranchants, de pics recourbés,
pour ruiner les fondations. C'est ainsi que tombè–
rent les murailles élevées et fortifiées par T i -
grane l'Haïcien (a). On mit le feu aux portes ; de
toutes parts on lançait des pierres, des flèches et
des traits. Les nôtres, blessés et effrayés, laissè–
rent la soldatesque se précipiter dans la ville ; la
main des Perses ne se lassait pas de tremper le fer
homicide dans le sang, si bien que le sang des
morts inonda les fondements [de la ville]. La
main des Grecs incendia aussi tous les édifices de
bois
(3).
Sapor emmène en captivité tous ceux qui
avaient échappé au massacre et retourne en
Perse
(4).
I l envoie des courriers aux troupes
cantonnées en Arménie et ordonne d'exterminer
toute la famille de Siounie
(5).
(1)
Voir plus haut, p. 145, 146.
(2)
Cf. plus haut, 1.1, c. 30. — Tigranocerte avait été
reconstruite par Tigrane II. ( Indjidji,
Arm. anc,
page
74—84.)
(3)
Les éditeurs de la version italienne de Moïse obser–
vent avec beaucoup de justesse que cette description du
sac de Tigranocerte offre une grande ressemblance avec le
récit que le Pseudo-Callisthène a donné de la prise de
Thèbes par Alexandre de Macédoine. Ils en tirent
cette conclusion que Moïse ne doit pas être étranger à la
traduction de cet ouvrage en arménien. — Cf.
Vie
d'Alex, de Macéd.,
en arm.; Venise, 1842, in-8°. —
Et plus haut, p. 48; l'Introd. à l'Histoire de Moïse de
Khorène.
(4)
Faustus de Byzance (1. iv, c. 24) attribue la prise
de Tigranocerte à Méroujan.
(5)
Cf. Faustus de Byzance, 1. ÏV, C. 57.
CHAPITRE XX I X .
Arsace en vient aux mains avec ses satrapes. —
Bab envoyé comme otage à Byzance,
Les mêmes peuplades ( i ) se révoltèrent de nou–
veau contre Sapor, et la paix fut signée [entre lui]
et les Grecs. Comme il est dit : il y a changement
de rôles : paix pour ceux-ci, guerre pour ceux-là ;
paix ensuite pour ceux-là et guerre pour ceux-ci.
La fin de l'un devient le commencement de
l'autre. Valentinien tombe malade dans le château
de Brégétium (Perkidion) et meurt en laissant
l'empire à son frère
(2).
Valens, heureux vain–
queur des Goths (Keth), se hâte d'envoyer des
troupes en Mésopotamie et en Arménie pour of–
frir leur concours à Sapor.
Arsace, à la tête d'une armée d'Ibères (3), ras–
semble le petit nombre de ses partisans, et livre
combat à ses satrapes pour se venger de la des–
truction de sa ville d'Arschagavan. Les confédéré:»,
sous le commandement de Nersèh, fils de Gamsar,
combattent pour résister à Arsace. La bataille fut
meurtrière, car des deux côtés périrent beaucoup
de gens : les braves combattaient contre les braves,
et personne ne voulait se croire vaincu. Les
choses en étaient là, lorsqu'arrivèrent les troupes
impériales. Arsace, voyant alors qu'il a pour ad–
versaires Sapor, Valens et ses propres satrapes,
qu'il est abandonné de tous', envoie plusieurs fois
supplier Nersès le Grand, promettant de quitter
désormais le chemin du vice, de se soumettre à sa
volonté, de faire pénitence couvert d'un sac et
de cendre, pourvu que Nersès parvint à conclure
la paix et à l'arracher des mains puissantes des
Grecs. Les satrapes, de leur côté, adressaient éga–
lement de semblables prières à Nersès, et les
évêques rassemblés le conjuraient aussi de s'in–
terposer pour mettre un terme au péril de son
troupeau (4).
Nersès le Grand, cédant enfin, vint au milieu
d'eux, rétablit la paix, en obtenant la parole du
roi et des satrapes, à l'exception de Méroujan
chef des Ardzrouni et du mari de sa sœur, Vahan
Mamigonien, qui, sourds aux prières de Nersès,
s'en allèrent, dans leur rébellion, trouver Sapor (5).
(1)
Cf. plus haut, p. 142 ; ch. 19. — Ammien-Marcellin
(1. 27,
c. 12) parle de cette expédition de Sapor en Ibé-
rie.
(2)
Cf. Ammien-Marcell., I. xxx, c. 6 et 10. — Zosime,
1.
iv,
c. 17. — Socrate, 1. iv, c. 31. —Sozomène, 1.
ïv,
c. 36. —PaulOrose, vu, 32.
(3)
Cf. Faustus de Byzance, 1. iv, c. 25.
(4)
Cf. Faustus de Byzance, ï. iv, c.
50-51.
(5)
Cf. Faustus de Byzance, 1. iv, c. 23.
10.
Fonds A.R.A.M