HISTOIRE D'ARMÉNIE.
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grâces spirituelles, nous réunit tous pour la gloire
et les louanges de Dieu,
CHAPITRE XCII.
Mort du roi Tiridate. — Complainte en forme
d élégie sur cet événement.
Pour parler du saint, du grand, du second
martyr, de l'illustre auteur de notre illumination,
du roi le plus véritablement roi de tous ceux qui
l'ont été depuis le Christ, i l convient d'employer
des paroles sublimes et de dire de l u i , comme du
coopérateur, de l'égal en austérité, de notre pre–
mier guide et de l'auteur de notre illumination.
I l a plu à l'Esprit-Saint de distinguer mon I I -
luminateur par les attributs du ministère de con–
fesseur, et moi j'ajouterai encore par l'apostolat.
Mais d'ailleurs le roi est égal à Grégoire et par
ses paroles et par ses actions. Je dis même que
c'est le roi qui le surpasse, car, pour ce qui est
de la contemplation de Dieu et de la vie austère,
le mérite est égal ; mais, pour ce qui est de subju–
guer par une puissance persuasive et incisive, i l y
avait plus de grâce du côté du roi, car tous ses
actes étaient réglés selon sa foi. Voilà pourquoi je
l'appelle la vie première et le second père de notre
illumination. Mais, commec'est le moment d'écrire
l'histoire et non de célébrer des louanges, d'au–
tant plus que le présent ouvrage a été composé à
l'aide des écrits de différents annalistes, et qu'il
n'y a rien qui nous appartienne en propre, nous
allons donc passer à l'ordre des faits qui concer–
nent Tiridate.
Après sa conversion à [la foi du] Christ, Ti–
ridate, resplendissant [de l'éclat] de toutes les ver–
tus, s'appliquait toujours à répandre parmi les
chrétiens sa parole et ses actes, reprenant et per–
suadant les grands satrapes, ainsi que toute la
masse du peuple, pour en faire de vrais chré–
tiens, afin que les œuvres de chacun témoignas–
sent de sa foi. Mais je veux stigmatiser ici l'en–
durcissement et l'arrogance de notre nation
depuis l'origine jusqu'à cejour : indocile au bien,
ennemie de la vérité, naturellement orgueilleuse
et perverse, elle résiste à la volonté du roi en
ce qui regarde la religion chrétienne, à l'insti–
gation des femmes et des concubines. Le roi, ne
pouvant tolérer un tel état de choses, jeta la
couronne terrestre pour obtenir la couronne
céleste, et se hâta de se rendre dans la retraite
du saint confesseur duChrist afin de vivre dans le
recueillement dans la caverne delà montagne ( i ) .
' (1)
L'antre de Mané sur le mont Séboub.
Je rougis ici de dire la vérité, surtout [derap–
peler] l'injustice et l'impiété de notre nation, et
des actes capables [de produire] des lamentations
et des larmes. En effet, [les Arméniens] envoient
promettre [au roi] de se conformer à ses volontés
s'il veut conserver la couronne. Sur le refus de
ce saint monarque, ils lui donnent un breuvage,
comme autrefois les Athéniens donnèrent la ciguë
à Socrate, ou mieux encore, comme les Hébreux
qui, dans leur rage, donnèrent un breuvage mêlé
de fiel à notre Dieu. Ayant agi de la sorte, ils
éteignirent le rayon resplendissant de la piété ( i ) .
C'est pourquoi je dis, en gémissant sur les
miens, comme Paul disait aux siens, ennemis aussi
de la croix du Christ : seulement je n'emploierai
pas mes propres paroles, mais celles de l'Esprit-
Saint : Nation perverse et criminelle, qui n'as pas
eu le cœur de faire le bien et qui n'as pas eu l'âme
de demeurerfidèleà Dieu ! Gens de l'Arménie ! jus-
ques à quand votre cœur restera-t-il dans l'endur–
cissement?Pourquoi préférez-vous la vanité et l'im–
piété?. Ignorez-vous que Dieu a glorifié ses saints ?
et Dieu ne vous entendra pas lorsque vous crierez
vers lui. Vous avez péché dans votre colère, et
vous ne vous êtes point repentis sur votre couche :
vous sacrifiez à l'iniquité et vous avez méprisé
ceux qui espèrent dans le Seigneur : c'est pour–
quoi vous serez pris dans les filets de celui que
vous avez méconnu ; la proie que vous chassiez
fera de vous sa proie, et vous tomberez dans vos
propres pièges. Mais l'âme [du juste] se glori–
fiera dans le Seigneur, elle se réjouira de son salut
et tout son être dira : « Seigneur, qui est sem–
blable à toi? »
Et, puisqu'il en est vraiment ainsi, consolons-
nous, nous aussi, de nos périls. « Car, s'ils ont agi
ainsi avec le bois vert, dit le Christ, qu'arrivera-t-
il au bois sec ? » Si donc vous traitez ainsi les
saints de Dieu et si ceux qui abandonnent un
royaume par amour de Dieu s'humilient, quelles
paroles adresserons-nous à Dieu, au sujet des périls
que vous nous suscitez, nous qui n'avons en partage
que les périls et la pauvreté ? Cependant je dirai :
Qui de vous pourvoira à nos besoins? Qui a
adressé des prières aux docteurs? Qui a prononcé
des paroles de consolation et d'encouragement?
Qui portera des fardeaux dans notre voyage ? Qui
nous donnera l'hospitalité à notre arrivée? Qui
nous préparera un logis ou une hôtellerie? Je
(1)
Cf. dans notre Collection, 1.1, p. 193, le récit de la
mort violente et des funérailles de Tiridate, d'après le
IV
e
livre, aujourd'hui perdu, de
VHist. oVArm.
de
Moise de Khorène.
9.
Fonds A.R.A.M