CHAPITRE XCI.
Mort de Grégoire et de Rhesdagués. — Pourquoi
appelle-t-on la montagne antre de Mané ?
La dix-septième année du règne de Tiridate,
comme nous l'avons trouvé, s'assit sur le siège
de l'apôtre Thaddée, Grégoire, notre ancêtre et
notre père, selon l'Evangile. Après'avoir éclairé
toute l'Arménie des lumières de la connaissance
de Dieu, dissipé les ténèbres de l'idolâtrie, établi
dans toutes les contrées des évéques et des doc–
teurs, Grégoire, aimant les montagnes et' la so–
litude, voulant vivre dans un complet repos
d'esprit, afin de s'entretenir avec Dieu sans nul
souci, laisse à sa place son fils Rhesdagués, se
fixe au canton de Taranagh, dans l'antre de
Mané, sur la montagne ( i ) .
Nous* dirons ici pourquoi cette montagne est
appelée l'antre de Mané. Une femme appelée
Mané, compagne dessaintes II ripsimiennes, comme
Nouné qui éclaira l'Ibérie, ne suivit pas le même
chemin que ses compagnes qui se fixèrent chez
nous, sachant bien que tous les lieux appartien–
nent à Dieu, et elle s'établit sur cette montagne
dans une caverne [formée par] des rochers ; c'est
pourquoi la montagne s'est appelée l'an tre de
Mané. C'est dans ce lieu que se fixa plus tard
saint Grégoire.
Bien que retiré sur cette montagne, cependant
Grégoire se montrait de temps en temps, visitait
notre pays et affermissait dans la foi ses disciples.
Mais lorsque son fils Rhesdagués fut de retour du
concile deNicée, saint Grégoire ne se fit pins voir
à personne. Ainsi, depuis le commencement de son
sacerdoce, c'est-à-dire depuis la dix-huitième
année du règne de Tiridate jusqu'à la quarante-
sixième année, époque à laquelle saint Grégoire
cessa de se faire voir, on peut donc compter
trente ans.
Après Grégoire, Rhesdagués [occupa le siège .
patriarcal] durant sept ans, de la quarante-sep–
tième jusqu'à la cinquante-troisième année du
(
t) Cette montagne, dont le nom ancien n'est pas
connu, était désignée au douzième siècle sous le nom
de mont Sebouh, « noble ». Yartan, dans sa Géographie
(
Saint-Martin,
Mem.sur VArm.,
t.
II,
p.
432-433)
raconte que Tiridate, étant venu visiter saint. Grégoire
dans sa solitude, lui demanda quand devait arriver la
chute des Arsacides. Le saint prit son épée, la bénit
comme une croix, et, la plaçant en l'air, il lui dit que,
quand ce signe paraîtra, les Franks viendront, et tout le
monde l'adoptera. Yartan dit aussi que le mont Sebouh
renferme l'épée offerte à Tiridate par Constantin. Cette
montagne était appelée encore au moyen âge Kohanam
«
je
rends grâce ». — Cf. notre Collection t.
I ,
p.
184.
règne de Tiridate, qui est l'année du martyre de
Rhesdagués. I l était bien véritablement le glaive
spirituel, comme i l est dit ( i ) , et i l était consi–
déré comme l'ennemi des injustes et des pervers.
C'est pourquoi Archélaùs, alors préfet de la pro–
vince appelée Quatrième-Arménie, réprimandé
par lui, attendit un jour favorable, et, ayant ren–
contré Rhesdagués en voyage dans le canton de
Dzop, le tua d'un coup d'épée, et s'enfuit sur le
Taurus, en Cilicie
( 2 ) .
Les disciples du bienheureux
Rhesdagués, ayant pris son corps, le portèrent
au canton d'Egéghiatz pour, le déposer dans son
village de Thil. Son frère aîné Verthanès lui suc–
céda sur le siège patriarcal, à partir de la cin–
quante-quatrième année du règne de Tiridate.
Saint Grégoire, ayant vécu, sans se faire voir»
de longues années dans l'antre de Mané, est trans–
porté par la mort au sein des anges. Quelques
pâtres le trouvèrent mort, et l'enterrèrent sur
place, ne sachant pas qui i l était. I l convenait en
effet que les mêmes hommes qui avaient été les
témoins de la naissance de notre Sauveur fussent
chargés d'ensevelir son disciple. Les restes de
saint Grégoire restèrent cachés un grand nombre
d'années, car la Providence divine le voulait
ainsi, comme autrefois pour les restes de Moïse,
ainsi qu'il est dit dans le Vieux Testament, afin que
les nations barbares, nouvellement converties au
christianisme, n'enfissentpas un objet de culte.
Mais lorsque la foi fut fondée et consolidée dans
ces contrées, et longtemps après, [l'endroit des
reliques] fut révélé à un solitaire appelé Karnig,
et elles furent portées au village de Thortan (3).
Saint Grégoire, comme chacun le sait, était
Parthe de nation, du pays de Pahlav, de la fa–
mille régnante et distinguée des Arsacides ( Ars-
chagouni), de la branche de Sourèn, issu d'unpère
nommé Anag. Saint Grégoire apparaît dans les
contrées orientales de notre pays comme un orient
et un rayon du soleil spirituel, comme un sauveur
pour nous tirer de l'abîme fatal de l'idolâtrie
r
comme la véritable bonté et l'auteur de la fuite
des démons, comme la cause du bonheur et de
l'édification spirituelle, comme un palmier vrai–
ment divin planté dans la maison du Seigneur et
fleurissant dans les portiques de notre Dieu. Saint
Grégoire, développant la foi chez tant de peuples
différents, dans sa vieillesse, et tout rempli des
(!)
Hèbr.,
IV, 12.
(2)
Cf. Vies des saints arm.;
s.
nom.
Rhesdagués.
(3)
Selon les légendes arméniennes, la découverte
des reliques de saint Grégoire eut lieu cinquante ans
après la mort de l'IUuminateur. — Cf. aussi notre Col–
lection, t.
I,
p.
191,
note
2.
Fonds A.R.A.M