MOÏSE DE KHORÈNE.
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que les fils des Alains ne fissent plus irruption sur
la terre d'Arménie. Cependant, comme Ardaschès
refuse de rendre le jeune prince, la sœur du pri–
sonnier s'avance au bord du fleuve sur un tertre
élevé et crie par la bouche des interprètes au
camp d'Ardaschès : « 0 toi, brave Ardaschès ( i ) ,
vainqueur de la valeureuse nation des Alains.
consens à me rendre ce jeune homme, à moi, la
vierge des Alains, la vierge aux beaux yeux. I !
n'est pas digne des héros d'ôter, par vengeance, la
vie aux fils des autres héros, ni de les tenir pri–
sonniers, ni de les mettre au rang des esclaves,
ni de perpétuer une éternelle inimitié entre deux
peuples braves. » Ardaschès, ayant entendu ces
sages paroles, se rendit sur la rive du fleuve, et,
ayant aperçu la belle jeune fille et écouté ses
sages propositions, brûla d'amour pour elle.
Ayant mandé son gouverneur Sempad, il lui dé –
couvre la flamme de son cœur, [son désir] de
prendre la princesse pour épouse, de faire un
traité d'alliance et d'amitié avec la nation des bra–
ves et de mettre en liberté lejeune prince. Sempad
consent et envoie demander au roi des Alains
la jeune princesse des Alains, Satinig, en mariage
pour Ardaschès : « Pourra-t-il me donner, le
brave Ardaschès, répondit le roi des Alains, des
milliers et des millions (a) [de trésors] en échange
de la noble princesse, de la vierge des Alains ? »
Les chantres de cet épisode, le transformant
en allégorie, dirent dans leurs chants :
«
Le valeureux roi Ardaschès, monté sur un beau
« [
coursier] noir,
*
Tirant la lanière de cuir rouge garnie d'an-
«
heaux d'or,
«
Et prompt comme un aigle qui fend l'air, pas-
«
sant le fleuve,
«
Lance cette lanière de cuir rouge garnie d'an-
«
neaux d'or
«
Autour des flancs de la vierge des Alains*;
(
«
II étreint avec douleur par le milieu du corps
«
la jeune princesse,
«
Et Ventraine brusquement dans son camp. »
Voici maintenant le fait dans toute sa vérité :
comme le cuir rouge est très-estimé chez les
Alains, Ardaschès donne beaucoup de peaux de
cette couleur (3), et beaucoup d'or en dot, et il
(1)
Deux mss. donnent la variante : « O toi, brave
guerrier, valeureux Ardaschès. »
(2)
Ce passage est assez obscur ; le mot à mot est :
«
le brave Ardaschès pourra-t-il me donner
mille fois
mille et dix mille fois dix mille... »
(3)
Le mot
lalkha
ou
lakha
n'est employé que cette
seule fois par Moïse de Khorène, et le sens en est assez
obscur.
obtient la jeune princesse Satinig. C'est là la la–
nière de cuir rouge garnie d'anneaux d'or. Ainsi,
dans les noces, ils chantent des légendes, [en di–
sant] :
«
Une pluie d'or tombait
«
Au mariage d'Ardaschès;
«
Les perles pleuraient
«
Aux noces de Satinig. »
C'était en effet la coutume de
nos rois
,
à leur
mariage, d'aller, sur le seuil du palais, jeter des
pièces de monnaie à la manière des consuls ro–
mains ; c'était aussi la coutume des reines de je–
ter des perles dans leur 'chambre nuptiale (i).
Telle est la vérité des faits.
Satinig, la première des femmes d'Ardaschès,
lui donna Ardavast et plusieurs autres fils, dont
nous n'avons pas cru devoir inscrire ici les noms ;
mais nous consignerons [plus tard] quelques-unes
de leurs actions
( 2 ) .
CHAPITRE L I .
Meurtre d?Arkam et de ses enfants*
Ardavazt, fils d'Ardaschès, ayant grandi, se
montra brave, fier et orgueilleux. Portant envie
au vieil Arkam, il engagea son père à sévir con–
tre l u i , sous prétexte qu'Arkam songeait à impo–
ser son autorite à tout le monde. Ayant dépouillé
Arkam de toutes ses dignités, Ardavazt s'empare
du second rang. Quelque temps après, Ardaschès
se rend à une invitation d'Arkam ; les fils du
roi, feignant de croire que des embûches leur
sont tendues, suscitent un tumulte, et, au milieu*
du festin, ils arrachent la barbe blanche d'Arkam.
Ardaschès retourne à Ardaschad, saisi d'épou–
vante, et envoieson fils Majan à la tête d'un fort
détachement, avec l'ordre de faire périr quantité
(1)
Cette coutume est encore usitéeen Orient, aux noces
des chrétiens et des musulmans de distinction. Les pa–
rents des époux jettent au menu peuple et aux servi–
teurs des piécettes d'or et d'argent, pendant les céré–
monies du mariage. — En Perse, le schah distribue
également une grande quantité de numéraire, frappé
spécialement pour la circonstance, aux seigneurs de la
cour, lors du renouvellement de l'année, et pendant les
fêtes du mariage des membres de la famille souve–
raine. Tout dernièrement, aux noces du prince héritier
de Perse, qui ont été célébrées à Tauris, avec une
pompe immense, les officiers qui accompagnaient la prin–
cesse, de Téhéran à Tauris, répandaient à profusion sur
toute la route des piécettes d'argent fort minces, et
frappées seulement d'un seul côté
{
Extr.
d'une
lettre
particulière. )
(2)
Cf. plus bas, ch. 53 55, 64, 66.
Fonds A.R.A.M