HISTOIRE D'ARMÉNIE.
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CHAPITRE X L V I .
Lutte d'Erouant contre Ardaschès. — Sa fuite.
—-
Prise de sa capitale. —Mort d'Erouant.
Cependant Sempad, avec le jeune Ardaschès,
s'avance vers le rivage de la mer de Kégharn,
derrière la montagne appelée Arakadz. Ils
se
hâtent d'arriver au camp d'Erouant. Sanss'effrayer
de la multitude de ses soldats, ils ne redoutaient
seulement que le Mouratzan Arkam, qui était un
homme intrépide et chef de beaucoup de piquiers.
L e camp d'Erouant était à plus de trois cents
stades de la ville au nord, sur le fleuve Akourian.
Erouant, prévenu de la marche de l'ennemi, fit
avancer la masse de ses troupes, et la rangea en
bataille non loin du camp. Alors Ardaschès envoie
un messager à Arkam, chef de la race des Mou–
ratzan, en lui promettant par mille serments de
lui conserver tout ce qu'il tient [de la faveur]
d'Erouant, à doubler encore ces faveurs, pourvu
qu'il abandonne la cause d'Erouant.
Pendant que les étendards d'Ardaschès s'avan–
çaient contre l'armée d'Erouant, Arkam, avec son
infanterie, passa du côté d'Ardaschès. Sempad
ordonne de faire sonner les trompettes d'airain ( i )
et fait avancer son armée comme un aigle qui
vient
fondre
sur des bandes de perdrix. Les sa–
trapes arméniens, qui se tenaient à l'aile droite et
à l'aile gauche, se réunirent et vinrent rejoindre
Sempad. Les troupes d'Ibérie avec leur roi Phars-
mane ( 2 ) , malgré, l'ardeur impétueuse de leur
premier choc, se mirent aussitôt à fuir. On vit
alors le carnage immense fait dans l'armée d ' E–
rouant et dans les troupes de la Mésopotamie.
Cependant, dans cette mêlée des deux camps, Ar –
daschès est surpris par les braves habitants du
Taurus, qui, au péril de leur vie, avaient promis
à Erouant de tuer Ardaschès. Mais Kisag, fils de
la gouvernante d'Ardaschès, se précipite à pied
à travers leurs rangs et en fait un grand carnage,
cependant il a la moitié de la figure emportée, et,
bien que triomphant, i l meurt de cette horrible
blessure. Le reste de l'armée prit la fuite.
(1)
Lazare de Pharbe
(
Hist. d'Arm.,
p. 207.) nous
apprend que les trompettes sonnaient également peur
annoncer la présence du général en chefdes armées.
(2)
Pharsmane I
e r
régna, selon
VHist. de Géorgie
de
Wakhtang, de Van 72 à l'an 87 de notre ère. Selon cette
histoire, il était contemporain d'Iarwand ( Erouant ),
roi d'Arménie, qui M enleva plusieurs villes et des
territoires de son royaume, et tyrannisa les 1hères
qui étaient alors sous la dépendance des Arméniens (Bros-
set,
Hist. de la Géorgie,
t. I, p.
G$.)
1
Erouant, à cheval, brûle la route des relais
( 1 ) ,
qui sépare le camp de sa capitale , et, changeant
sans cesse de monture à chaque relais, il conti–
nue à s'enfuir. Le brave Sempad le poursuit v i –
vement et le presse la nuit jusqu'à la porte de la
ville. Alors les troupes mède s , traversant le camp
d'Erouant, s'établirent le soir sur les cadavres.
Ardaschès, à peine arrivé, entra dans la tente
d'Erouant dont les parois étaient garnies de peaux
et de toiles, et y passa la nuit. Le lendemain, en
maître du champ de bataille, il ordonna d'enter–
rer les morts et appela la vallée où il avait campé
sur des cadavres champ des Mèdes (Maratz Mark)
et le champ de bataille Erouant-Avan, nom con–
servé jusqu'à présent, et qui signifie qu'en cet
endroit il défit Erouant ( 2 ) . De là Ardaschès se
mit en marche pour la ville d'Erouant. Arrivé
avant le milieu du jour, il commande à ses trou–
pes de crier à la fois :
Mar Amad,
ce qui.veut
dire : le Mède est arrivé (3), pour rappeler l'in–
sulte qu'Erouant adressa au roi de Perse et à
Sempad en appelant Ardaschès Mède. D'après
ce cr i , l'endroit fut appelé Marmed, parce qu'Ar–
daschès voulait ôter à cette localité le nom d 'E–
rouant. Telle est l'origine du nom imposé à
cette ville.
Cependant Sempad, qui avait suivi de nuit la piste
d'Erouant avec une petite troupe, gardait laporte
de la ville jusqu'à l'arrivée d'Ardaschès et de
toute l'armée. Les plus braves, ayant escaladé
les murailles, les franchirent, et les hommes qui
étaient dans la place se rendirent et ouvrirent
les portes de la ville. Un des soldats, pénétrant
aussitôt à l'intérieur, fendit d'un coup d'épée la
tête d'Erouant, dont la cervelle se répandit sur
le sol. Ainsi fut tué et mourut Erouant, après
vingt ans de règne. Ardaschès, se rappelant qu'E–
rouant était du sang des Arsacides, ordonna de
placer son corps dans un monument funéraire (4).
(1)
Le mot
khan,
qui est seulement usité avec cette
acception dans Moïse de Khorène, est un mot persan
qui signifie
caravansérail,
et par extension
poste aux
chevaux.
(2)
Le nomd'Erouantavan est composé de l'appellation
Erouant cl du verbe
vanel
,
qui a la signification de
battre, mettre en fuite.
(3)
Amad
est un mot persan qui veut dire « il vient ».
(4)
Mahartzan,
mot composé de
mah
«
mort * et
arizaii
colonne, tour, pyramide >» et par extension
«
tombeau, monument funéraire, mausolée. »
Fonds A.R.A.M