AU PAYS DES MASSACRES
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on massacrait depuis trois j our s , . . . le consul en danger lui-même
adresse un appel désespéré à notre ambassadeur. « M. Cambon parle
haut et menace d'envoyer l'escadre à Alexandrette. Aussitôt arrive à
Diarbékir une dépêche du palais; à six heures des coureurs partis du
gouvernement se précipitent dans les rues en criant, « Iassak ! » « c'esjt
jd>éfendu » — à sept heures tout était fini (1) ». Exemple bien plus pro–
bant car il est autrement difficile d'arrêter une foule qui s'est ruée à la
mêlée, qui a déjà goûté le sang.
L'on est heureux de rendre hommage à des caractères tels que celui
d'Osman Pacha, que le kaïmakam de Mersine et bien d'autres dont
l'énergie a sauvé des milliers de vies. Pa r contre, il est pénible d'en–
tendre dire que le fils du grand émir Abd-el-Kader, de celui qui, lors
des derniers massacres de Damas, ouvrait ses portes grandes aux chré–
tiens, prêt à les protéger et les défendre avec ses Algériens jusqu'à la
mort, il esjt triste d'entendre dire que son fils, — toute la rumeur
publique l'en accuse, — a reçu de grosses sommes d'Yldiz-K^osk pour
pousser au massacre à l'aide du prestige de son nom. Quant au vali,
Nazim Pacha, ancien chef de la gendarmerie, ancien organisateur des
massacres de Con&tantinople, son rôle est tellement clair que le journal
de Damas, le
Moxtabas,
osait l'attaquer lui, gouverneur, publiquement,
le traiter d,? « créature la plus fidèle d'Abd-ul-Hamid », et lui repro–
cher d'avoir « encouragé au massacre comme à un acte de patriotisme
et de religion ».
Alep, au contraire, a été sauvée par l'énergie de l'autorité et de n,©s
consuls, mais il y a eu des assassinats et des paniques terribles. Le
meurtre était suspendu en l'air, on se demande encore comment on y a
échappé. Et partout on a ressenti la même secousse. En Phénicie, où
je mje trouvais alors, à Tyr, à Sidon, petites villes bien tranquilles,
bien éteintes malgré leur grand passé, les parents n'ont pas laissé
sortir leurs enfants pendant trois j ou r s ; on se tenait chez soi, inquiet,
sentant, sans rien savoir pourtant de l'Arm
(
énie, qu'un désastre était
imminent. A Haïfa, le gouverneur aurait répondu aux Européens qu'en
cas de trouble il ne pouvait répondre de la sécurité; en conséquence, la
colonie allemande s'arma et un mouvement de fuite s'organisait déjà
vers le Garmel qu'on put enrayer, heureusement, car rien n'est plus
dangereux qu ' un tel exode.
A Jaffa, deux hommes du peuple furent envoyés par le comité hami-
dien pour provoquer une rixe qui aurait été le signal du massacre. Ils
forcèrent une boutique grecque, espérant bien recevoir des coups, mais
le Grec s'enfuit sans riposter ; dans leur fureur, il était nuit, ils s'atta-
(1)
La politique du Sultan, M.
V. Bérard, p. 6t.
Fonds A.R.A.M