Pendant qu'on délibérait à Paris sur les destinées du
Proche-Orient, le mouvement antibolchevik se développait en
Russie. En juin 1919, les troupes du général Denikine
occupent le Caucase du Nord, en chassent les bolcheviks,
pénètrent au Daghestan, progressent le long du littoral de la
mer Noire, et approchent des frontières de l'Azerbaïdjan et de
la Géorgie. Denikine, qui ne cache pas son intention de réunir
le Caucase à la Russie, rencontre l'hostilité de ces deux pays
qui soutiennent les Montagnards du Caucase en lutte pour
leur indépendance contre les blancs et les rouges. Les Ar–
méniens, qui comptent dans leur armée de nombreux officiers
russes et des officiers arméniens élevés dans la tradition
tsariste, espèrent que Denikine contribuera à équilibrer le
rapport des forces entre eux et leurs voisins caucasiens dans le
désaccord qui les divise au sujet des frontières. Le général
Kichmichev, qui représente à Tiflis le gouvernement ar–
ménien, informe celui-ci qu'il a eu un entretien chaleureux
avec le représentant de Denikine au Caucase, le général
Baratov. Menacés par les visées annexionnistes des armées
blanches, les gouvernements géorgien de Gueguetchkori et
azéri de Khankhoïski proposent le 9 juin au gouvernement
d'Erevan de conclure une alliance défensive contre Denikine.
Les Arméniens, qui ne veulent pas indisposer les Russes dont
les représentants à la conférence de Paris, le prince Lvov,
Maklakov et Sazonov, semblent être favorables à l'indépen–
dance de leur pays, s'abstiennent. Le 16 juin, un pacte
défensif est signé entre la Géorgie et l'Azerbaïdjan. L'Ar–
ménie a la possibilité de s'y associer dans un délai de quinze
jours. Son refus d'adhérer au pacte azéro-géorgien creuse un
fossé entre elle et ses deux voisins qui l'accusent de manquer à
la solidarité et la taxent même d'une certaine « russophilie ».
Paradoxalement, cette opinion semble partagée par les Ar–
méniens occidentaux réfugiés qui jugent que le gouvernement
d'Erevan ne s'occupe pas suffisamment de leur problème et
qui ont le sentiment d'être traités comme des « citoyens
provisoires dans la république d'Ararat ».
Si la russophilie supposée des Arméniens du Caucase est en
général incertaine, cette orientation, conditionnée par un péril
turc toujours réel, est dictée par la situation géographique, la
majeure partie de l'Arménie, occupée par les Turcs, étant en
dehors du Caucase. Mais est-il réaliste de pratiquer une
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