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construits dans le genre de ceux de Stamboul), gardèrent les issues et commencèrent
un carnage horrible, égorgeant les Chrétiens, pillant les boutiques qu'ils incen–
diaient ensuite; le vrai nom à donner à ces scènes est celui de « boucherie ».
Après avoir terminé leur œuvre de destruction dans les bazars de Césarée, les
Turcs se répandirent dans la ville qu'ils mirent à sac, égorgeant hommes, femmes et
enfants et brûlant vifs les vieillards dans les maisons qu'ils incendiaient après les
avoir pillées. Les plus fanatiques songeaient aussi à profiter de ces moments de ter–
reur pour imposer la conversion à l'islamisme de femmes qu'ils venaient de rendre
veuves, de jeunes filles et d'enfants devenus orphelins; beaucoup ont accepté ces
conversions pour échapper à la mo r t ; celles qui refusaient étaient jetées vivantes
dans les flammes. Nombre de femmes et de jeunes filles ont été chassées, nues, de
leurs demeures, des bains publics; leurs ornements et leurs vêtements mêmes deve–
naient la proie des pillards; elles ont été outragées publiquement, puis égorgées dans
les rues ou enlevées par leurs ravisseurs.
Pendant ces scènes barbares et d'autres encore que la plume se refuse à décrire,
que faisaient les autorités, la troupe, la police ?
Pendant les premières heures i l y eut absence totale de protection ; puis sont venus
quelques gendarmes, dont plusieurs étaient armés de simples bâtons, faisaient mine
de chasser les pillards qui retournaient immédiatement à leur lugubre besogne, et
enfin, dans les dernières heures, lorsque sans doute ils en ont eu la permission, les
soldats sont arrivés pour aider les Turcs au massacre et au pillage ; ceci a été con–
staté , de même qu'ils n'ont fait aucun usage de leurs armes.
Le nombre des victimes s'élève à un millier environ, parmi lesquelles une dizaine
de Catholiques, une vingtaine de Grecs, cinq à six Turcs, tués sans doute par les
leurs, et tout le reste des Arméniens. On compte également de deux à trois mille
blessés, dont plus de la moitié n'échapperont pas à leurs blessures. Mais, parmi les
survivants, que de veuves, que d'orphelins, combien de créatures restées sans au–
cune ressource, sans soutien et destinées à périr de misère, de froid et de faim !
Ces événements ont duré depuis
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heures de l'après-midi jusqu'à
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heures
du soir; le lendemain, dimanche, le pillage a continué dans les mêmes conditions,
c'est-à-dire sous les yeux de la force armée. Le troisième jour, lundi
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une foule
considérable de Musulmans s'est portée vers la cathédrale arménienne qu'ils vou–
laient piller et incendier; des coups de fusil ont été tirés sur cet édifice, et la porte
allait céder aux efforts des assaillants lorsque la force armée est enfin arrivée et est
parvenue à les disperser.
En prévision d'événements possibles à Césarée, j'avais pris la précaution de recom–
mander à diverses reprises à l'attention des autorités d'Angora les établissements des
Pères Jésuites et des religieuses de Saint-Joseph de Lyon. Le Commandant de la
place, qui faisait alors l'intérim du Va l i , m'avait promis d'adresser des instructions
spéciales au Mutessarif de Césarée; et cependant le supérieur des Jésuites m'écrit
qu'ils ont passé toute la première nuit sans aucune garde, et que ce n'est que le len–
demain que, sur sa demande spéciale, l'autorité a envoyé quelques soldats pour les
protéger.
De même que l'année dernière, à l'époque du choléra, les Pères Jésuites et les
Sœurs de Césarée ont rendu de grands services à la population chrétienne pendant
Fonds A.R.A.M