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I l est certain, en effet, que les convertis malgré eux n'attendent qu'une période de
calme pour revenir à leur ancienne foi et i l est non moins certain que les musulmans
les considéreront à ce moment-là comme des renégats dignes de la mort et croiront
se conformer à la loi du Coran en les massacrant, si des dispositions promptes et éner–
giques ne sont pas prises par la Porte.
J'ai signalé à Tewfik-Pacha la gravité de cette situation et la responsabilité du Gou–
vernement ottoman; je l u i ai demandé de provoquer des mesures exceptionnelles,
non pas seulement pour faciliter le retour au christianisme de faux musulmans, mais
pour les protéger efficacement.
A notre dernière réunion, j'ai fait connaître ma démarche aux ambassadeurs et je
leur ai demandé s'ils ne croyaient pas opportun d'en faire une semblable : tous ont
acquiescé.
Le Ministre des Affaires étrangères m'a répondu que mon observation était très
juste et que le Gouvernement impérial s'était déjà préoccupé de cette question;
que des ordres très précis avaient été envoyés aux autorités pour empêcher les con–
versions forcées à l'islamisme et pour laisser revenir au christianisme tous ceux qu i ,
lors des derniers événements, avaient pû être amenés par la peur des Kurdes à se
faire musulmans. J'ai insisté pour la protection à leur assurer; i l m'a promis qu'on la
leur donnerait. Depuis, j'ai appelé plusieurs fois son attention sur des faits particu–
liers qui prouvaient la nécessité d'agir plus vigoureusement.
Aujourd'hui, un télégramme de Mouch, reçu à l'ambassade d'Angleterre, nous
apprend que quinze familles arméniennes revenues au christianisme à la suite d'assu–
rances favorables données par les autorités turques viennent d'être massacrées par des
Kurdes qui les avaient converties de force à l'islamisme,
L'événement n'a que trop vite donné raison aux craintes que je manifestais à
Tewfik-Pacha. Ses déclarations ne m'avaient d'ailleurs que peu rassuré; elles invo–
quaient la liberté de conscience et de trop grands sentiments pour ne pas masquer
une insuffisance très grande de précision et de fermeté.
On a sans doute envoyé aux autorités l'ordre de laisser s'opérer les retours au
christianisme sans assurer leur protection.
I l est à craindre que, dans cette question où le fanatisme peut tenir une place si
dangereuse, nous nous heurtions à ce mauvais vouloir enveloppé dans des assurances
fallacieuses que nous connaissons trop bien et que nous assistions à de nouvelles
scènes de meurtre.
J . DE LA BOULINIÈRE.
N* 124.
Note remise à M. P . CAMBON, Ambassadeur de la République française à
Constantinople,
par Sir
PH I L I P CURRIE,
Ambassadeur d'Angleterre.
10
mars 1896.
Dans le cours de son audience du 1 5 janvier, Sir Ph. Currie a appelé l'attention de
DOCUMENTS DIPLOMATIQUES.
Arménie.
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Fonds A.R.A.M