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difficile de s'y ravitailler ou d'y trouver
asile pour la nuit. Le s h am i d i é s kurdes
continuent leur œu v r e de mort. Cepen–
dant la population a rmé n i e n n e , au dire
du voyageur, ne nourrit pas de projets
r é v o l u t i o n n a i r e s et i l ne faut pas se
laisser leurrer sur ce point par les
Comi t é s a rmé n i e n s de l ' é t r a ng e r .
Quant à la politique qu'il faut tenir
à l ' é g a r d de la Turqu i e , le docteur
Leps i us constate d'abord que sous le
r è g n e du sultan actuel l ' Emp i r e turc
a fondu de mo i t i é ; puis, par une con –
clusion inattendue, i l dé c l a r e que l ' A l l e –
magne a dignement et sagement agi
en ne s'associant pas à la politique des
trois puissances : Ru s s i e , France,
Angleterre. « Un temps viendra sans
aucun doute où toute la puissance des
Turcs s ' é c r ou l e r a . L ' A l l ema g n e attend.
S i de 660 à 700 mi l l i on s ont é t é consa–
c r é s à la construction de chemins de
fer et à d'autres entreprises en As i e
Mineure,, cela signifie que l 'Al l emagne ,
quand se produira l a dislocation de
l ' Emp i r e turc a un h é r i t a g e en expec–
tative ». Su i t une disgression sur la
force d'expansion des peuples germa–
niques, puis un retour au sujet. « L a
justice en Turquie est affaire de com–
merce. Ma i s du moins, d è s maintenant,
tout Al l ema nd , tout Eu r o p é e n y c r é e
autour de l u i une zone de production,
et i l ne peut plus advenir que l'Europe
accueille de fausses nouvelles e n v o y é e s
de Constantinople aux bureaux des
agences. L e devoir des Al l emands ,
c'est que partout où va le chemin de
fer, là aussi, i l y ait un A l l ema n d . L a
mission est justifiée par l'aspiration
des peuples vers une condition meil–
leure ».
S i les comptes rendus des journaux
n'ont pas altéré, en la r é s uma n t , la
p e n s é e du docteur Lep s i u s , i l semble
que depuis le mois d ' a oû t 1896, où i l
signait, à Friesdorf, l ' amè r e .préface
de son tragique l i v r e , ses opinions se
soient un peu modifiées, au moins en
ce qui concerne le r ô l e de l 'Al l emagne
dans la question a rmé n i e n n e . A l o r s ,
pour r é p o n d r e d'avance à la presse
anglophobe de son pays, i l faisait
remarquer que les rapport des L i v r e s
Bleus pouvaient ê t r e con f i rmé s par des
E u r o p é e n s autre que des Ang l a i s , qui
avaient é t é , eux aussi, t émo i n s ocu –
laires des massacres, et que parmi ces
t émo i n s , i l y avait des Al l emand s .
Il s ' é t onna i t qu'un document tel que
P R O - A B M E N I A
le rapport collectif des six ambassades,
pub l i é en février 1890 dans le L i v r e
Bl eu
Turquey n" 2,
«
n'eut été tenu
en aucune c o n s i d é r a t i o n par la presse
allemande ». Il observait à regret que
la « l i t t é r a t u r e » de la question a r mé –
nienne fut autrement ample en Ang l e –
terre, en Amé r i q u e et en France qu'en
Allemagne.
P l u s l'activité du docteur Lep s i u s a
été et est encore p r é c i e u s e — i l s'attira
autrefois de hautes d i s g r â c e s pour
avoir p a r l é des crimes qu ' i l fallait
taire — moins on comprend qu'il juge
conforme à la sagesse et à la d i gn i t é
la conduite de l 'Al l emagne officielle à
l ' éga r d de la Turqu i e . E s t - i l s û r que
l'appui à peine secret de la diplomatie
allemande en 1895 et en 1896 et pen–
dant la guerre g r é c o - t u r q u e n'ait pas
d'une part e n c o u r a g é le sultan à regor–
gement, puis à l'extermination sour–
noise des A r mé n i e n s ? E s t - i l s û r que
les trois puissances signataires du
m é mo r a n d um de mai 1895 n'auraient
pas pu agir plus efficacement sur
«
l'assassin » avant que le crime inex–
piable ne fût c o n s ommé , si celui-ci
n'avait pas cru pouvoir compter sur la
toute puissante protection de l'empe–
reur allemand?
Certes, la part du peuple allemand a
été grande dans la r é p a r a t i o n du mal
accompli, et le
Deutsch
armenischer
hilfsbund,
en son a s s emb l é e g é n é r a l e
du 20 ma r s , à Fr anc f o r t , pouvait
exposer avec une satisfaction l ég i t ime
son œu v r e des sept d e r n i è r e s a n n é e s ,
é n umé r e r les h ô p i t a u x et les é co l e s
fondées depuis Bebek j u s q u ' à Attabey,
p r è s Sa s soun , j u s q u ' à Mezreh, j us –
qu'à Ma r a s h , j u s q u ' à V a n , du Bo s –
phore à la Me r -No i r e , aux sources de
l'Euphrate, aux contreforts mé r i d i o –
naux du Taurus, à la frontière de
Perse. Ma i s n'eût-il pas mieux valu
que toutes ces fondations philanthro–
piques fussent rendues inutiles et que
le gouvernement allemand é p a r g n â t
au peuple allemand ces sacrifices mé –
ritoires en interdisant au sultan de faire
tant d'orphelins, de veuves, de ma l –
heureux mourant de faim sur la terre
natale?
Au j ou r d ' hu i encore le docteur L e p –
sius ne croit-il pas que la politique
d'expectative qu'il p r é c o n i s e comme
sage et digne, peut donner à Ab d u l -
Hami d , l'idée de parachever la des–
truction de la race a rmé n i e n n e et de
rendre ainsi stérile l'effort de
YEvange-
lischer Bnnd
et des associations ana–
logues. I l existe une contradiction
interne entre ces deux termes : c r é e r
des orphelinats, t o l é r e r que la Bête
supprime les orphelins devenus adul–
tes. C'est à quoi aboutit cependant le
s ymp t ôme de complaisance envers
Hami d , si dé c i dé que soit l'empereur
d'Allemagne à fausser brusquement et
biutalement compagnie à un ami
d'aussi mauvaise r e n ommé e quand i l
jugera l'heure venue.
P a r contre, i l est une partie du dis–
cours du docteur Lep s i u s , que l'on
peut approuver sans r é s e r v e . Il est fort
exact que partout où un Eu r o p é e n
s'installe en Turqu i e , i l crée autour de
lui une zone prolectrice. E n plein d é –
c h a î n eme n t de barbarie, les maisons
des consuls Mey r i e r et Carlier, furent
des lieux d'asile et m ê m e les maisons
de simples particuliers, F r a n ç a i s , A l l e –
mands ou autres, à Constantinople et
ailleurs servirent de refuge, à ceux
que guettaient et r é c l ama i e n t les ban–
des d ' é g o r g e u r s .
Que selon la demande de Bernstein,
l 'Al l emagne c r é e des consulats nou–
veaux dans l ' As i e turque et ce seront
autant de t émo i n s de plus qui surveil–
leront les machinations du Su l t an . Il
est probable qu'au lieu de h â t e r le j ou r
où s'ouvrira la succession de l'empire
turc, ces mesures de p r é c a u t i o n s la
retarderaient : mais les hommes comme
le docteur Le p s i u s mettent l ' i n t é r ê t de
l ' huma n i t é au-dessus des i n t é r ê t s na–
tionaux et confessionnels, et si nous
avons en toute l i be r t é dit i c i en quoi
ses paroles les plus r é c e n t e s nous pa–
raissaient p r ê t e r à critique, c'est parce
que nous savons combien sont grandes
sa s i nc é r i t é et son é n e r g i e et avec quel
robuste courage, presque seul, sauf
l'appui de quelques journaux piéfistes
et du grand j ou r na l l i bé r a l ,
La Gazette
de L rancfort,
i l s'est élevé en 1896,
contre le scandaleux silence de l ' A l l e –
magne officielle et de l'église nationale
de Prusse, alors qu ' i l fulminait contre
ses pasteurs. « Comment ont-ils eu le
c œu r de rester t émo i n s des souffrances
horribles de la c h r é t i e n t é d'Orient sans
qu'un mot de pitié soit venu sur leurs
lèvres ? L a haute politique leur impose-
t-elle silence à eux aussi ? L e seul
texte sur lequel i l leur est loisible au–
j ou r d ' hu i de p r ê c h e r , serait-il' donc
celui-ci : «
Si nous avions vécu au temps
Fonds A.R.A.M