Soviets, en brandissant la menace d'une croisade des peuples de
l'Orient contre son empire colonial ? Pendant que Zinoviev et
les autres vitupéraient contre les impérialistes britanniques,
Krassine, représentant des Soviets à Londres, négociait avec les
Anglais en vue de la conclusion d'un traité de commerce,
prélude à la reconnaissance des Soviets. Pour diminuer la portée
de ces pourparlers, qui n'échappe pas aux congressistes, à la
quatrième séance, Quelch ne déclare-t-il pas que « la Russie
soviétique a maintenant entamé des négociations avec le
gouvernement capitaliste britannique, mais les ouvriers anglais
savent que ces négociations pour une paix provisoire à laquelle
consent la République des Soviets, ne feront que permettre de
conquérir de nouvelles positions dans la lutte anti–
impérialiste (62) ». Pourtant, le traité signé en mars 1921
stipulait que les deux parties n'entreprendraient aucune action
hostile l'une envers l'autre, et ne feraient aucune propagande
directe ou indirecte contre les institutions de l'Empire bri–
tannique ou de la République des Soviets.
La méfiance des délégués musulmans envers la Russie et
l'Occident se manifesta nettement tout au long du Congrès. Ce
fut peut-être la première découverte pour les Soviets de la nature
spécifique de l'Islam, dont le dogme et la loi étaient plus
recevables pour les masses que le marxisme athée. Pour les
dirigeants musulmans éclairés, il importait en premier lieu de se
défaire de leurs oppresseurs étrangers, même de concert avec la
bourgeoisie nationale, la lutte de classes ne devant intervenir
qu'ultérieurement ; celle-ci ne serait d'ailleurs efficace qu'une
fois la première condition remplie. C'est ainsi que, contrai–
rement à la thèse adoptée au Congrès sur le passage direct au
socialisme, sur la décision de Lénine, le soutien au mouvement
nationaliste de Mustafa Kemal fut accru et se transforma en une
alliance de fait, ce qui permit de mettre en œuvre le plan
d'invasion de l'Arménie, prévu en mars et remis sur l'instance
de Moscou.
Le Congrès de Bakou a surtout montré combien la politique
bolchevique à cette époque était difficile à mener en Orient en
raison des divergences d'intérêts, d'aspirations et de sentiments
qui opposaient nationalisme, panislamisme et impérialisme.
N'en est-il pas de même aujourd'hui ?
(62)
C.R. sténographique, p.
101.
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Fonds A.R.A.M