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Il me serait impossible d'indiquer même approximativement le nombre des jeunes
filles qui ont été vendues : le quartier de Bab-Nérab est peuplé par des musulmans
fanatiques, les chrétiens ne s'y aventurent guère et i l est presque impossible à un
Européen d'y pénétrer sans être insulté. I l est, par suite, assez difficile de savoir ce
qui s'y passe, mais le fait est certain, car un médecin des plus honorables m'a affirmé
qu'un notable musulman du quartier de Bab-Nérab l u i avait amené une petite fille
arménienne de douze ans qu'il avait l'intention d'acheter et l u i avait demandé de
l'examiner pour savoir si elle avait une bonne santé. I l est à peu près certain, en outre,
que l'autorité connaît ces ventes d'esclaves chrétiennes et ne fait rien pour s'y opposer.
Ayant entendu parler d'une femme d'Orfa réfugiée à Alep qui serait allée se jeter aux
pieds du vali pour le supplier de l u i rendre sa fille sur le point d'être vendue, j ' en –
voyai un drogman chez cette femme qui se nomme Wosgouhi, veuve de Garabet Mis-
sirlian, et voici ce qu'elle l u i a raconté. A la veille des massacres d'Orfa, elle s'était
réfugiée avec ses enfants dans une famille musulmane et échappa ainsi à la mort;
son mari qui était tailleur et n'avait pas voulu quitter sa boutique se réfugia, au
dernier moment, dans l'église où i l fut brûlé vi f avec beaucoup d'autres personnes;
enfin un certain Na'met-AUah enleva sa fille aînée âgée de douze ans. Wosgouhi
parvint à se réfugier à Alep avec ses autres enfants et, i l y a quelques semaines,
apprenant qu'il y avait un arrivage de jeunes filles d'Orfa destinées à être vendues,
elle alla trouver le vali et le supplia de l u i permettre de voir les captives et de racheter
sa fille, si elle se trouvait parmi elles.
Baif Pacha la reçut très bien et l'invita à venir le trouver le lendemain au sérail;
Wosgouhi s'y rendit à l'heure indiquée, mais les zaptiés l'empêchèrent de voir le vali
et la conduisirent à la prison des femmes, sous prétexte de l u i faire voir si sa fille y
était. Cette prison ne contenant guère que des femmes de mauvaise vie, i l est inutile
de dire que l'enfant ne s'y trouvait pas et cette malheureuse femme qui ne demandait,
en somme, que le droit de racheter sa fille à prix d'argent, ne fut même pas admise
à voir les jeunes filles vendues à Bab-Nérab.
POGNON.
Fonds A.R.A.M