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Nous comptons bien sur Votre Excellence pour que, dans sa sagesse et sa fermeté,
elle force la Porte à prendre toutes les mesures indispensables à notre sûreté. Garder
une garnison à Akbès ne nous parait pas un moyen pratique, parce que cette garni–
son devra, un jour ou l'autre, s'en aller forcément. Et alors que nous réserve
l'avenir !
Par quelles angoises et par quelles perplexités n'avons-nous pas passé pendant
les six mois qui viennent de s'écouler? Dans nos deux monastères, nous sommes vingt-
quatre Français. Dans notre Trappe seule, nous sommes vingt. Jugez, Monsieur l ' Am–
bassadeur, de mes inquiétudes de chaque jour, à la vue de la terrible responsabilité
qui m'incombait.
Bien qu'on nous eût sollicités de nous retirer momentanément, nous ne l'avons
pas fait. Notre départ eût été, sans aucun doute, le signal du massacre de tous nos
chrétiens. L'humanité, la charité et la religion nous imposaient le devoir de rester, et
nous sommes restés. Se retirer eût été une lâcheté aux yeux mêmes des Musulmans et
surtout de nos Chrétiens, que seule notre présence protégeait un peu.
Les Religieux français, qui à l'étranger font bénir et aimer le nom de leur patrie,
n'ont pas l'habitude de fuir devant le danger. Nous n'aurions pas voulu commencer.
Et puis n'avons-nous pas eu la consolation, par notre présence, d'adoucir un peu le
sort de ces malheureux Arméniens !
Le nom chrétien est tombé ici dans un tel état d'abjection, que nous-mêmes
nous ne sommes pas à l'abri de ce mépris.
Les membres du Gouvernement sont très polis envers nous, mais ce n'est plus cette
politesse avenante d'autrefois. Ils sont gênés et on voit qu'ils subissent, eux aussi, l'in–
fluence de cette terrible fermentation qui agite aujourd'hui le monde musulman.
Veuillez excuser ma franchise, mais j'ai voulu faire connaître à Votre Excellence
la position dans laquelle nous nous trouvons.
Je ne saurais dire combien la France est bénie par les Chrétiens de nos contrées.
Tous savent bien que c'est à la présence des Religieux français d'Akbès et de Cheikhlé
qu'ils doivent la vie. M . Summaripa, vice-consul de France à Mersine, peut certifier
à Votre Excellence la vérité de ces sentiments de gratitude dont le témoignage l u i a
été donné par écrit. Sa visite a été pour nous une consolation et un bienfait réel :
nous vous exprimons toute notre reconnaissance de nous l'avoir envoyé.
Akbès et Cheikhlé sont deux œuvres éminemment françaises, dignes de tout l'intérêt
que vous leur portez. Pour mo i , ce ne serait que les larmes aux yeux (si nous étions
obligés d'en venir â cette extrémité) que je quitterais notre chère solitude, où en
quatorze ans dix d'entre nous, après les plus rudes labeurs, se sont endormis de
leur dernier sommeil. Espérons que Dieu nous épargnera cette douleur.
S. M. ETIENNE,
Prieur.
P. S.
Cette lettre est écrite aussi au nom de M . Clément, supérieur des Laza–
ristes d'Akbès, lequel est malade à la suite de fatigues qu'il a dû endurer pendant les
mauvais jours que nous venons de passer.
Fonds A.R.A.M